Quel regard nos visionnaires portent-ils sur eux-mêmes?

«J’ai été, je crois, une “sensuelle” de la Révolution tranquille. Mon désir de changer la manière de faire de l’art ne découlait pas d’une réflexion intellectuelle, mais d’une quête de plaisir. Je voulais surtout m’amuser, être libre.
«Je me suis toujours sentie profondément rebelle. Mes parents, des athées très instruits qui intervenaient peu dans mon éducation, ont sans doute contribué à façonner cette marginalité. Celle-ci se traduisait par ma façon de me vêtir, de m’exprimer haut et fort, d’avoir des amants, de privilégier ma carrière. J’ai eu un fils, mais j’ai toujours vécu pour mon métier. Ce qui n’était pas forcément bien vu, d’ailleurs : la société s’attend à ce que les femmes prennent en charge l’éducation des enfants.
«Il a toujours été difficile d’être une femme artiste qui vit librement, en assumant son côté éclaté. En vieillissant, c’est encore plus ardu, car la pression sociale me dicte de devenir une “madame” rangée. Mais j’aspire tellement à l’authenticité que je garde le cap sur ce que je suis, coûte que coûte. La liberté, c’est de l’ouvrage en sacramouille!»
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«Je suis un homme d’action. Un pragmatique. J’ai des rêves, des idées, mais je ne me contente pas d’en parler : je les mets en application à travers diverses expériences, issues de ma folie créatrice! On ne résout pas de problèmes en restant en terrain connu.
«Si je suis habité d’une utopie, alors c’est une utopie rationnelle. À mon sens, les utopies font surtout couler de la bière… Thomas More [NDLR : un théologien et homme d’État anglais qui a inventé le mot «utopie» dans les années 1500] avait imaginé un pays où un gouvernement honnête régnerait sur un peuple heureux. Bien. Mais ce rêve fait abstraction de la nature humaine! Je préfère accepter la réalité. Si les gens ne sont pas soucieux de l’environnement, soit! Essayons de comprendre pourquoi ils ne le sont pas, et voyons ce que nous pouvons faire pour qu’ils le deviennent.
«Du reste, je ne suis ni dogmatique ni sectaire. Je n’impose pas mes idées. Je tente de rallier les autres à ma cause après avoir compris leurs motivations et leurs champs d’intérêt. Changer le monde, pour moi, passe par l’éducation.»
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«Je suis à la fois utopiste et pragmatique. Utopiste, parce que pour engager des changements, il faut croire en des projets difficiles à réaliser, voire irréalisables, et se battre en leur nom toute notre vie. Comme la justice sociale, l’égalité entre les êtres. Pragmatique, parce que j’accepte qu’il y ait des obstacles en cours de route. Je sais que je devrai faire des compromis, écorcher mon utopie.
«Autre dualité : je suis autant un homme d’action qu’un intellectuel. Par exemple, j’ai été sous-ministre après que le Parti québécois eut pris le pouvoir, en 1976. À la demande de Camille Laurin, alors ministre d’État au Développement culturel, j’ai élaboré une politique linguistique qui est devenue la Charte de la langue française.
«Mais après chacune de mes “missions” sur le terrain, soit à titre de sous-ministre ou de membre de la commission Parent, par exemple, je revenais à mes recherches universitaires et à l’enseignement. Je crois d’ailleurs être un bon pédagogue : d’anciens étudiants me parlent encore de mes cours, 30 ans plus tard!»
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«Je ne veux pas m’attribuer tout le mérite de la prise de conscience des gens et des entreprises vis-à-vis du commerce équitable. J’ai initié certaines actions, mais c’est avant tout le fruit d’un effort collectif. Je constate cependant que nous vivons dans une société qui aime personnifier les causes. Je veux bien me prêter à ce jeu, pourvu que la médiatisation serve mon idéal.
«Si on a fait de moi une “icône”, c’est peut-être parce que je suis une vulgarisatrice efficace. Étant sensible et empathique, j’ai su toucher le cœur des gens à travers mes livres et mes chroniques à la défunte émission Indicatif Présent, à la radio de Radio-Canada.
«Je fais aussi appel à leur intelligence. J’accorde une grande importance à la rigueur de l’information. C’est pourquoi je souhaite faire un doctorat sur le thème des droits économiques et sociaux pour solidifier ma démarche intellectuelle. J’aspire à un équilibre entre émotion et raison. Martin Luther King disait d’ailleurs que pour changer le cours des choses, il faut un “esprit ferme et un cœur tendre”.»
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