Des avions supersoniques. Voilà à quoi ressemblent ces travailleurs qui, à peine sortis des jupes de leur mère, sont déjà propulsés au sommet de la réussite, saluant les foules, récoltant des médailles, amassant des fortunes. Des parcours exaltants, mais périlleux… car on risque aussi de s’y brûler les ailes.

Claude Charron • 08/2005
Les trajets surpassant la vitesse du son, le journaliste Claude Charron connaît. Député à 22 ans, ministre délégué à 31 ans puis leader parlementaire, il a grimpé les échelons de la politique sans coup férir. «J’étais habité par une fureur de vivre. J’ai vite réalisé que j’avais un talent naturel de leader et que je pouvais contribuer à la société d’une manière particulière. Pour ajouter à mon bonheur, mon idole, René Lévesque, s’est pris d’affection pour moi. Ce n’était rien pour ralentir mes ardeurs!»
L’ex-politicien incarne parfaitement cette catégorie de travailleurs particulièrement doués qui collectionnent honneurs, éloges et promotions dès le début de leur carrière. Bien que le succès soit en bonne partie affaire de circonstances, d’heureux hasards et de rencontres déterminantes, ceux qui réussissent tôt dans la vie ont souvent des dispositions intérieures spécifiques, remarque la psychologue Jocelyne Bisaillon. Artistes, sportifs, professionnels ou gens d’affaires, ces bûcheurs «savent ce qu’ils veulent et savent se mettre en valeur. Évidemment, ils ont quelque chose à donner : un talent, des connaissances, une originalité, le goût d’être au premier plan. Ces individus ont une bonne estime d’eux-mêmes, la capacité d’oser, la force de supporter le regard des autres braqué sur eux et l’habileté à gérer les obstacles.»
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Le succès hâtif apporte de beaux acquis à ceux qui ont la chance d’y goûter, affirme la conseillère d’orientation Louise Martin-Caya. «Ces individus acquièrent une grande concentration et la capacité d’abattre une somme considérable de travail. Ils apprennent aussi à faire du réseautage et à bien s’entourer. C’est formidable. On ne peut pas être contre ça!»
Vrai qu’on ne peut être contre l’élan remarquable qui pousse certaines personnes à se réaliser de façon exceptionnelle. Jacques Limoges, docteur en éducation et professeur au Département de l’orientation professionnelle à l’Université de Sherbrooke, ne décourage jamais ceux qui veulent rouler leur bosse à cent à l’heure. «Je leur dis de plonger, mais je les préviens que l’aventure n’est pas sans risque!»
Et l’un des plus grands dangers, c’est de perdre des morceaux chemin faisant. Claude Charron peut en témoigner, lui qui n’a vécu sa jeunesse qu’à demi. «J’ai brûlé des étapes importantes dans mon apprentissage de la vie. À l’époque, dans les années 1970, le Parti québécois était un milieu très vieillot. Or, j’étais tenaillé par mon envie de m’amuser, de goûter à la liberté. Je faisais la fête la fin de semaine, mais le lundi matin, je devais reprendre le chemin de l’Assemblée nationale… Je menais carrément une double vie. C’était difficile à gérer.»
Le sentiment d’avoir escamoté des phases de la vie est fréquent chez les travailleurs ayant emprunté un parcours professionnel en accéléré, explique Jacques Limoges. C’est que le développement d’un individu se fait par stades, auxquels sont associées des tâches et des expériences précises. Et ne pas vivre ces étapes peut mener à la confusion et au désespoir.
«Je pense notamment à ces retraités qui se sont prévalus d’une retraite anticipée, et qui vivent un profond mal-être, dit-il. Selon moi, leur malheur vient en partie du fait qu’ils n’ont pas vécu à fond le stade au cours duquel on transmet son savoir et on forme la relève. Le même principe s’applique aux travailleurs “précoces”. En acceptant des responsabilités très tôt, ils ont renoncé à des étapes de leur jeunesse. Conséquence : certains adoptent des comportements immatures plus tard dans leur vie adulte, parce qu’ils ont passé par-dessus leur adolescence.»
Et c’est sans compter la marginalisation que peuvent expérimenter parfois ces jeunes étoiles. La comédienne Fanny Lauzier en sait quelque chose, elle qui n’avait que 12 ans quand on l’a découverte dans le film La grenouille et la baleine, en 1987. Dès lors, elle a enfilé sans répit les plateaux de tournage, quittant parents, amis et son Rimouski natal pour vivre à Montréal. Une aventure merveilleuse, mais non sans répercussions sur sa vie personnelle : «J’ai vécu des moments difficiles à l’adolescence, quand je devais retourner sur les bancs de l’école. Mes camarades de classe ne comprenaient pas ce que je faisais parmi eux. Ils avaient l’impression que j’appartenais à un autre monde et manifestaient parfois de la jalousie. Pourtant, j’avais l’impression d’être une personne normale! C’est là que j’ai pris conscience de l’impact du succès sur ma vie.»
«Les effets pervers du mono-projet ne sont pas négligeables, insiste Jacques Limoges. Car quand il cesse, c’est le vide sidéral. Cela peut conduire à la dépression, à la toxicomanie, au suicide.» Ironiquement, ne pas s’investir ailleurs que dans son travail nuit aussi… au travail! «Pour progresser, il faut ajouter des cordes à son arc, voyager, avoir de l’intérêt pour d’autres domaines, affirme Jocelyne Bisaillon. Si on n’évolue pas, notre travail n’évoluera pas. D’où le risque, pour ces travailleurs qui ont sans cesse besoin d’être stimulés, de vivre de la démotivation.»