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Mot de la rédaction

Mot de la rédaction - numéro du 15 février au 15 mars 2006

Le grand mystère

Selon les dires d’une collègue sportive qui se fait un devoir d’éviter les ascenseurs, un homme prie tous les jours dans l’étroite cage d’escalier de notre édifice à bureaux. Loin des regards, il retire ses chaussures, s’agenouille sur un petit tapis et accomplit discrètement son devoir de croyant. Il retourne ensuite accomplir ses tâches de travailleur.

L’histoire ne dit pas ce qui motive cet homme à consacrer ses pauses à la prière, ni à quel dieu il la destine. Après tout, ça le regarde. La spiritualité relève du privé, du moins dans notre société officiellement laïque, c’est-à-dire indépendante de toute confession religieuse. Au Québec, les gens sont donc libres de vouer un culte à tous les saints du ciel, au fric, au bowling ou aux danseuses nues. Alors parfois, vaut mieux ne pas savoir.

Et dire qu’il n’y a pas si longtemps, mes parents grandissaient parmi les crucifix et se volaient de coupables baisers à l’ombre des clochers. Comme tous les jeunes amoureux de leur époque, ils ont dû se jurer fidélité devant une âme en soutane pour pouvoir vivre à deux. C’était en 1963, peu avant que nos institutions publiques remisent le bon Dieu au placard, jettent la clé dans le Saint-Laurent pour que le diable courant l’emporte!

Depuis, les mœurs des Québécois se sont radicalement transformées. Quelques générations d’adultes ont mûri aux côtés d’églises abandonnées, qu’on songe maintenant à convertir en condos. La majorité de ces adultes ignorent de quelle main communier et Jésus ne ressuscite pour eux que le jour de Pâques à la télé. Le grand mystère de la foi ne les habite plus, mais le grand mystère du bonheur, lui, persiste et signe.

C’est peut-être ce qui explique que les Québécois sont aujourd’hui de nouveau en quête d’une certaine spiritualité. Ce qui est toutefois plus étonnant, c’est que ce chemin de croix peut mener jusque dans nos tours à bureaux, où la foi se fait une place entre l’ordi et la souris.

Comme quoi on ne sait jamais ce que nous réserve le retour de la marée. Si les pantalons pattes d’éléphant et Adamo ont réussi leur come-back, pourquoi Dieu échouerait-il?

Annick Poitras

Rédactrice en chef



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