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Mot de la rédaction

Mot de la rédaction - numéro du 15 avril au 15 mai 2006

La bonne heure

Vingt-quatre heures chrono. Sur le lot, on en dort au mieux huit, on en cuisine et mange disons trois, on en travaille environ sept et on en niaise au moins une parce qu’il paraît que c’est dans l’oisiveté que naît la créativité. Il ne nous reste donc en moyenne que cinq heures par jour pour accomplir tout le reste : se faire propre et beau, s’occuper des enfants, du minou, du pitou (ou des trois), garder son logis habitable, fleurir amours, amitiés et plates-bandes, s’informer de tout ce qui se passe dans le monde, (penser à) faire des projets, pratiquer ses hobbys avant qu’ils ne finissent dans une vente-débarras, conserver la forme, tenir ses comptes, cultiver son esprit et se trouver drôle, un peu, si possible, entre deux gravités de l’heure. Et le lendemain, le compteur est remis à zéro.

C’est ainsi. La Terre tourne, le soleil va et l’horloge ne nous laisse point de répit. Le temps est une solide machine coulée dans les millénaires. Depuis toujours, elle bat la même cadence, seconde après seconde, sans une faute, sans jamais une distraction. Elle me rappelle un cœur de glace qui ne s’emballe jamais, de peur de perdre un instant les pédales.

On entend souvent que plus on vieillit, plus le temps passe vite. C’est une impression étrangement partagée par une majorité. Le sentiment qu’on a le pied forcé sur l’accélérateur. Qu’un an a duré six mois. Au fait, où est passé le dernier hiver?

On souhaite parfois que le temps s’arrête. Un souhait futile, mais sait-on jamais. Après tout, Bill Murray a bien eu son fabuleux jour de la marmotte! Mais dans la réalité, on n’a malheureusement pas de seconde chance. Le temps ne revient pas sur ses pas. Il nous emporte vers des lendemains inconnus et des hier un peu flous, qui bientôt se cribleront de trous, comme les rêves.

À défaut de pouvoir ralentir la course des heures, nous sommes de plus en plus nombreux à tenter de nous réconcilier avec elle. Le mouvement Slow, qui invite à vivre hors du joug de la vitesse, gagne en popularité un peu partout sur la planète. Il se vit de différentes façons, souvent simplement. Par exemple, l’autre jour, j’ai demandé l’heure à six passants dans la rue. Tous m’ont répondu un fier «je sais pas!» et ont poursuivi leur trotte, souriants. Comme quoi les montres sont démodées et plusieurs préfèrent suivre un horaire approximatif. Ils se laissent guider par cette lumière qui éblouit ou qui rosit, et par ces petits rituels du matin, du midi et du soir qui ponctuent naturellement le tour du cadran.

C’est peut-être ça, humer l’air du temps.

Annick Poitras

Rédactrice en chef



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