


Il y a dix ans, un certain malaise quant au financement du système d’éducation par les entreprises se faisait déjà sentir. C’est que la faim se pointait dans les budgets des établissements d’enseignement, qui ne pouvaient plus piger davantage dans le frigo de Papa gouvernement.
J’étais à l’époque chef de pupitre au Montréal Campus, le journal étudiant de l’UQAM. Une de mes chroniques avait porté sur l’intrusion de la publicité mercantile dans les toilettes, une percée marketing qui hérissait les principes moraux de plusieurs. Contre une alléchante somme d’argent, l’UQAM avait accepté que des entreprises capitalisent sur les pauses pipi des étudiants. Comment avait-on justifié cette décision? Chaque année, 90 % du magot serait transformé en bourses pour les étudiants. Une noble cause.
L’argent aussi facilement récolté est un terrain glissant, car on y prend goût rapidement. C’est peut-être ce qui explique qu’au cours de la dernière décennie, les liens financiers qui unissent les entreprises et les établissements d’enseignement se soient multipliés : dons, commandites, partenariats et financements ont vu le jour, de même que les tout récents Campus Machin Chouette par lesquels les entreprises financent en grande partie des formations afin qu’elles se moulent à leurs besoins et à ceux de leur industrie.
Ces liens restent pour l’heure difficilement condamnables, car ils servent encore une fois de nobles causes. Par exemple, les fonds privés permettent à la recherche de cheminer plus rapidement, ce qui rejaillira éventuellement sur l’innovation et sur notre économie. Ils permettent aux écoles de moderniser leurs infrastructures. Les formations collent mieux à la réalité du travail, car les employeurs sont de plus en plus consultés lors de leur création et de leur mise à jour, etc.
Mais ce flirt est aussi un jeu dangereux : les entreprises ne sont-elles pas en droit d’attendre un retour sur leurs investissements? Si notre système d’éducation continue d’accepter cet argent – ses revenus ont déjà commencé à décliner à cause de la baisse des inscriptions liée au déclin démographique –, n’y a-t-il pas un risque qu’il se retrouve en position de débiteur? Quelle sera la monnaie d’échange?
On pourrait craindre que notre système d’éducation, qui s’est toujours voulu libre d’esprit, doive un jour se plier aux caprices d’entreprises qui, quoi qu’elles en disent, auront toujours à cœur leurs propres intérêts avant ceux de la collectivité.
C’est dommage, mais bien réel : la générosité, c’est rarement tout à fait gratuit.
Qu’on s’en souvienne.