


Il y a des gens à qui on peut faire confiance lorsque vient le temps de confesser ses gains au Grand Percepteur. Ma mère a toujours été de ceux-là. Non, elle n’est pas comptable. Elle est simplement serviable et particulièrement douée pour aider tout un chacun à faire sa déclaration de revenus, ce qui n’est pas inné chez l’homo travaillus, on s’entend.
Ainsi, chaque printemps quand j’étais enfant, proches et amis défilaient les uns après les autres dans la maison, avec une mystérieuse liasse de papiers sous le bras. Attablé dans la salle à manger des heures durant, avalant café après café, chacun passait au cash à mesure que ma mère épluchait la paperasse et pitonnait de gros chiffres sur une grosse calculatrice. Tous repartaient le pas un peu plus léger… ou un peu plus lourd. Cela dépendait du contenu des grandes enveloppes qu’ils portaient à la main comme chacun porte sa croix.
À l’époque, le manège fiscal m’apparaissait bien compliqué. Les impôts? Pour qui, pour quoi? Les réponses qu’on me donnait alors étaient plutôt nébuleuses. Une chose que je comprenais sans difficulté toutefois, c’est que les impôts, c’est agaçant : on n’en discute jamais très longtemps. Ou si on le fait, c’est souvent en chialant.
Maintenant que je gagne ma vie, je saisis. Mon tour de manège me coûte la peau des fesses : une bonne part de mon salaire. C’est assez pour attraper le tournis ou pour vouloir rester au lit certains lundis. Ça peut aussi donner l’envie de semer le fisc dans le noir, semble-t-il. En effet, on a tous un ami, un voisin ou un cousin qui fait rouler l’économie dite «souterraine».
Je pourrais poursuivre ce billet en critiquant les impôts gourmands, les fonctionnaires nombreux, les gouvernements hésitants. Je pourrais aussi narguer les gens qui jouissent sans remords des largesses de notre société et de la générosité des contribuables, sans jamais payer leur juste part. Jouer en équipe s’apprend pourtant à la petite école. Et avec le déclin démographique qui nous pend au bout du nez, tous les citoyens, sans exception, devront aller dans les coins pour sauver la partie, celle de notre qualité de vie.
Je pourrais pester, mais à bien y penser, j’ai déjà dit ce que je crois être l’essentiel. Et puis j’ai le cœur au bonheur. Imaginez : le printemps jette l’ancre, le soleil propage son esprit festif et pour ce qui est des impôts, ma mère a fait un mystérieux tour de passe-passe et j’attends justement un remboursement. Parfois, il suffit de pas grand-chose pour être content.
Célébrons donc la disparition des derniers flocons. Ils reviendront bien assez vite, tout comme le Grand Percepteur, d’ailleurs.