


Tous les enfants éclopés ne sont pas nécessairement maltraités. Parfois, ils sont seulement maladroits, distraits, malchanceux. Ils tombent. Ils se font mal tout seuls, comme des grands. Mais on pourrait vite sauter aux conclusions, tenir pour acquis ce qui semble évident et douter soudainement d’un bon parent. Ce qui arrive probablement souvent.
De la réalité, on ne voit que ce qu’on veut bien voir, et ce, à travers cette connaissance toujours partielle que l’on a de ce qui nous entoure. Ainsi, les situations, les choses, les gens ne sont jamais tout à fait comme on croit qu’ils sont. Et pour ne rien arranger, dans ce grand flou artistique s’imbriquent la vérité et le mensonge, des opposés intimement liés, comme de vieux amants. La vérité de l’un peut être le mensonge de l’autre, et vice versa. Ainsi va la vie qui va, dans l’ambiguïté de nos tumultes et de nos impressions.
Doit-on taire ce que l’on est? Doit-on dire ce que l’on n’est pas? Doit-on faire ce que doit? Qui dicte les lois de qui l’on sera?
On a toujours le choix de notre vérité. S’avouer imparfait, pas si solide, parfois pas solide du tout. Reconnaître nos chutes, nos foulures. Célébrer nos remontées, nos voiles qui trouvent le vent au bout du lac. Jouer franc. Ce choix sera peut-être la seule chose qui nous appartiendra vraiment, au bout du compte, quand tout le reste aura foutu le camp.
Mais peut-être que je rêve, encore. Car aujourd’hui, il semble que l’imperfection soit dépassée. On n’a plus le droit d’être égratignés, ou si peu. Et de moins en moins. Voici un exemple parmi d’autres. Par crainte d’être jugés puis rejetés, des travailleurs qui ont un jour souffert d’un burnout ou d’une dépression choisissent de taire ce qu’ils ont été afin de se protéger des préjugés qui pourraient bousiller leur carrière. Ils mentent sur leur passé, masquent leurs cicatrices, remplissent autrement ce trou dans leur CV.
Peut-être font-ils bien, après tout? Parce que des employeurs mentent aussi, en toute hypocrisie. Derrière de beaux discours compatissants, ils sautent vite aux conclusions et doutent des capacités de ces travailleurs, qui n’ont généralement rien à se reprocher professionnellement.
Oeil pour oeil, dent pour dent.