


C’est un divertissement comme un autre. En plus, il ne coûte rien, est à la portée de tous et se révèle sociologiquement intéressant pour qui ne se prend pas trop au sérieux. Ce jeu consiste à dérégler les interactions qu’établissent des étrangers lorsqu’ils se rencontrent pour la toute première fois. Il n’y a qu’une seule règle à suivre : après les présentations d’usage, quand on a répondu nerveusement trois fois qu’on va bien, qu’un silence malaisé s’installe et que la conversation toussote, il faut résister à l’envie de poser une question bien précise. La question qui changera à jamais la perception initiale que l’on a d’une personne, tout comme celle qu’elle a de nous : «Alors, qu’est-ce que tu fais dans la vie?»
Le plus difficile, c’est d’esquiver le sujet avec tact de manière à inviter l’autre à embarquer dans le jeu. Après, le fun commence. La conversation trouve une autre voie et voilà qu’on discute de jazz, de kayak, de jardinage, etc. Les passe-temps, c’est tout de même plus rigolo qu’une description de tâches. Avec les bons joueurs, on pousse la devinette, on ouvre les paris et là, on s’amuse. D’abord, on passe la personne au crible; sa voix, ses souliers, ses mains, son sens de la répartie, n’importe quelle piste est reniflée. On essaie d’entrevoir une certaine lumière dans ses yeux, un indice de ses motivations, une trace de son parcours professionnel. Mais je l’avoue, la marge d’erreur est grande. Récemment, j’ai parié qu’un dentiste était entrepreneur de construction. Il n’avait tout simplement pas l’air d’un dentiste. Mais à quoi ressemble un dentiste? Quant à son ami, j’ai misé sur restaurateur. Un petit quelque chose dans l’attitude m’a leurrée. Il portait plutôt un titre long comme ça. Sa spécialité : faire des mises à pied dans une grande entreprise. De leur côté, ils m’ont imaginée avocate, infirmière ou plongeuse. Allez savoir.
J’aime ce jeu, car il permet aux travailleurs que nous sommes de remiser notre cassette professionnelle et d’être complètement libres d’étiquette, du moins pour un temps. Comme si l’on s’accordait un petit répit dans une cour d’école où il n’y a ni titres, ni échelles salariales, ni préjugés. Juste nous. Mais l’enfance, c’est comme les vacances, ça ne dure pas. Inévitablement, la question du travail reviendra, encore et encore, car qu’on le veuille ou non, il nous définit en tant qu’individu. C’est pourquoi il faut chaque jour tout mettre en œuvre pour aimer ce que nous faisons dans la vie. Ainsi, quand on tombera sur des grands curieux qui ont perdu le goût du jeu, et ils sont nombreux, on aura quand même du plaisir, simplement à être qui l’on est, dans le job qu’on a.
Sur ce, bonne année.