Sans ses métropoles, le Canada ne serait toujours qu’un pays en voie de développement! Voilà ce que disait fréquemment Jane Jacobs, vieille dame indigne des sciences économiques, qui avait le don d’ébranler les certitudes présentées en immuables lois de la nature par la frange la plus dogmatique des économistes.
C’était d’autant plus enrageant pour eux, car la dame n’avait aucune formation s’approchant de l’économie. Journaliste de carrière, elle était une pure autodidacte, mais ses thèses avaient le don de se vérifier avec le temps et de bien vieillir. Tout comme elle.
Malheureusement, la dame n’est plus. Elle est décédée le 24 avril dernier à l’âge de 90 ans. Afin que ses idées pas piquées des vers ne soient pas enterrées avec elle, rappelons-en quelques-unes pour la postérité.
Jane Jacobs a contribué par ses travaux à redéfinir bon nombre de politiques économiques ici comme ailleurs. Son premier opus, The Death and Life of Great American Cities, paru en 1961, est aujourd’hui l’ouvrage que l’on fait d’abord lire aux étudiants en urbanisme. Alors qu’à Montréal, on astiquait à peine les premiers gratte-ciel, Jane Jacobs y annonçait déjà le retour à la vie de quartier, comme cela s’est avéré avec la relance du Plateau-Mont-Royal et de Saint-Roch, à Québec, par exemple.
En 2001, The Nature of Economies, le dernier traité économique qu’elle signa, raffine sa pensée à ce sujet. Les sociétés humaines, comme la nature, sont soumises à l’imprimatur de l'économie, avançait-elle. Les villes sont les écosystèmes de l'homme moderne. Si elles déclinent, elles annoncent la mort lente de la société qui l’entoure.
Née en 1916 en Pennsylvanie, Jane Jacobs a longtemps vécu à New York avant de s’établir à Toronto, en 1968. Parmi ses thèses qui touchent spécifiquement le Québec, celles sur la nécessité de faire l’indépendance pour relancer l’économie québécoise vont à contre-courant de la majorité des discours des gens d’affaires, encore aujourd’hui. «Faites l’indépendance, et avec votre propre monnaie, disait-elle. La souveraineté, c'est la confiance en soi. Qu'est-ce que ça veut dire “Maîtres chez nous”? Ça veut dire que vous devenez responsables. Vous ne voulez pas être comme les Maritimes, dépendre du reste du pays, mais c'est là que vous vous en allez», affirmait-elle dans un entretien accordé au magazine L’actualité, au milieu des années 1990.
De plus, elle soutenait que le nationalisme québécois n’avait en aucun cas provoqué le déclin de Montréal. «C'est le déclin qui a provoqué l'exode des anglophones. Les gens vont ou restent là où il y a du travail. Voyez l'exode des francophones vers la Nouvelle-Angleterre au début du XXe siècle. Ils ne sont pas partis à cause de lois linguistiques.»
À ce chapitre, elle contredisait d’ailleurs l’idée reçue à l’effet que le Québec est un trop petit marché et donc condamné à exporter. Encore là, c’est prendre le problème par la mauvaise patte. Avant de pouvoir rêver à l’exportation, il faut d’abord réussir à vendre à l’intérieur, croyait-elle. Comme Bombardier, qui a commencé à vendre des skidoos à des Québécois avant de livrer des jets régionaux en Asie.
Avant même que l’idée ne trotte dans la tête d’un quelconque dirigeant québécois, au début des années 1980, Jane Jacobs prédisait l’importance de la formation continue. «C'est au moins aussi important que les universités», répétait-elle.
Quant aux fusions des petites entreprises pour faire face à la concurrence mondiale, elle n’y croyait pas. Les grandes entreprises ne recevaient pas, du reste, son aval. Parce que ces dernières détestent ce que Jacobs appelait les fugues (et qu’elle encourageait) : ces salariés qui démissionnent pour créer une nouvelle entreprise. Pourtant, les «fugues» sont essentielles à une économie. Les fugueurs forment une petite compagnie pour fabriquer un produit nouveau grâce à leurs épargnes et à un prêt. Si, en expansion, ils trouvent un bon financement, l'entreprise décolle, achète, embauche. C’est une des clés de l’innovation pour une économie.
Des leçons à retenir.