La question qui tue : quelle est la région du Québec la plus durement frappée par l’exode des jeunes? La Gaspésie? C’est chaud, c’est chaud, mais vous n’y êtes pas. Le Saguenay? Complètement dans les bleuets. La Côte-Nord? Nop…
Alors? C’est Laval!
Deux choses choquent dans cette information : d’abord, le fait que Laval soit considérée comme une région administrative officielle. Si Laval est une région, le Saguenay, c’est quoi? Une république? Ensuite, c’est que cette ville-région-MRC située en banlieue de Montréal, qui se veut l’image de la prospérité est, des 17 régions officielles, celle qui retient le moins ses jeunes. Même la «malheureuse» Gaspésie éprouve moins de mal à garder sa jeunesse chez elle!
Ces chiffres proviennent de l’étude la plus complète qui ait été réalisée sur la migration des jeunes Québécois et intitulée Suivi des trajectoires migratoires des jeunes du Québec, publiée en février dernier. L’auteure, Chantal Girard de l’Institut de la statistique du Québec, s’est basée sur le fichier des personnes assurées de la Régie de l’assurance maladie du Québec pour suivre deux cohortes de jeunes : ceux qui avaient 16 ans en 1988, et ceux qui avaient 16 ans en 1994. La plus âgée des cohortes – dont les membres ont eu 32 ans en 2004 – est la plus pertinente, puisque d’habitude, à cet âge, les études sont terminées et on s’installe pour de bon.
On y constate que, généralement, les jeunes Québécois ont la bougeotte. Plus de la moitié de la première cohorte a vécu hors de sa région d’origine pendant au moins un an entre 1988 et 2004. Et ce, qu’il s’agisse de Saguenayens, de Montréalais, de Lanaudois, d’Outaouais, etc.
Mais en grattant davantage, une conclusion renversante nous apparaît : l’exode des jeunes des régions éloignées est une lubie. La région qui se plaint le plus de voir partir ses rejetons pour la grande ville, le Saguenay–Lac-Saint-Jean, abrite une population «autochtone» de trentenaires tout à fait identique à la moyenne provinciale. Autrement dit, proportionnellement, le Saguenay ne perd pas plus ses jeunes que les autres régions du Québec.
En fait, 7 régions sur 17 souffrent davantage que le Saguenay du départ définitif de leurs petits, Montréal incluse! Si, si, seulement 59 % des Montréalais qui avaient 16 ans en 1988 habitaient toujours leur ville en 2004. Au pays des Tremblay, c’est près de 62 %.
Les jeunes partent, certes. Pour les études. Pour les premières expériences professionnelles. Mais une fois la bamboche terminée, certains reviennent. La région championne du rapatriement? Lanaudière, avec un taux de retour des exilés de presque 20 %, suivie des Laurentides, de la Montérégie, de Laval puis de la Gaspésie.
Celles qui ont du mal à reconquérir leurs brebis égarées : l’Outaouais, l’Estrie, Montréal, Québec et le Saguenay. À remarquer, il n’y a qu’une seule région éloignée dans ce groupe de boudées.
Là où le bât blesse, cependant, c’est l’incapacité de certaines régions à attirer les migrants des autres coins du Québec. C’est le cas du Saguenay, la pire à ce chapitre, et de la Gaspésie. À l’inverse, Laval, la Montérégie, la Capitale-Nationale, les Laurentides, Lanaudière, Montréal et l’Outaouais remplacent tous leurs exilés par de nouveaux arrivants, et gagnent même d’autres jeunes en plus. Trois de ces régions abritent les trois principaux centres urbains de la province, inexorables pôles d’attraction. Pour Lanaudière et les Laurentides, la situation s’explique aussi par leur proximité de la métropole.
Pauline Marois, alors qu’elle était ministre des Finances, avait compris que les régions éloignées ne souffraient pas d’un exode, mais plutôt d’une incapacité à attirer des jeunes des autres régions. Dans son dernier budget en 2003, elle a instauré une mesure fiscale qui s’est révélée un gigantesque succès. L’engouement à l’égard d’un crédit d’impôt de 8 000 $ offert aux jeunes diplômés qui s’installent en régions périphériques a finalement coûté au trésor québécois quatre fois plus cher que prévu! Selon des documents obtenus par Le Devoir, en 2004 seulement, plus de 9 000 jeunes se sont enracinés dans les six régions et les cinq MRC visées par cette mesure.
Comme quoi, en région, quand on joue le jeu de la Grande Séduction, il y a moyen de moyenner.