«Ça va être le bordel au Québec cet automne», nous avait promis la présidente de la CSN Claudette Carbonneau en juin dernier, à la suite de la suspension des négociations entre le gouvernement et les syndicats pour la période estivale. Alors, le Québec est-il à feu et à sang parce qu’il n’y a toujours pas de convention collective? Au moment de mettre sous presse, on n’en était encore qu’à creuser les tranchées et empiler les sacs de sable en prévision de l’affrontement.
La réponse du premier ministre Jean Charest à cette invitation à la bousculade – plus d’un mois après – n’a pas manqué d’élégance… «Les centrales syndicales doivent penser au sort de tous les travailleurs, comme ceux de New Richmond», faisant référence à l'annonce, en août dernier, de la fermeture de l'usine de Smurfit-Stone, causant la perte de 295 emplois. «On doit alors mesurer la valeur que représente le fait d'avoir un emploi garanti», a-t-il poursuivi. Alors, pour le premier ministre, pas question de bonifier l’offre faite aux employés de l’État, qui se résume à une augmentation de salaire se mesurant en fractions. Ils auraient le ventre plein, déjà.
Sans vouloir remettre en cause le niveau d’intégrité des uns et des autres dans ce bras de fer banal – on parle d’une convention collective, pas d’une constitution! –, il est nécessaire de mettre la rhétorique à l’épreuve de la réalité.
Par exemple, à propos de la fameuse sécurité d’emploi des employés gouvernementaux. Il est vrai que les salariés de l’État jouissent d’une permanence, comme le souligne Jean Charest, mais au même titre que la majorité des syndiqués du secteur privé. La différence, c’est que l’État, lui, ne peut fermer en raison de difficultés financières. Pour le reste, on jouit aussi d’une sécurité d’emploi ailleurs qu’au gouvernement.
Les syndicats véhiculent plutôt l’idée que la job permanente dans le secteur public ne serait plus que l’ombre d’un mythe. Et pourtant… Les postes permanents réguliers sont passés de 46 000 en 1998 à 57 000 en 2004, indiquent les données du Conseil du Trésor. Le nombre de postes occasionnels sans permanence a chuté de 16 000 à 12 000 entre 2000 et 2004.
Par contre, dans le domaine de la santé, la précarité en emploi est sur le point de surclasser la stabilité. Selon le ministère de la Santé et des Services sociaux, le nombre d’employés occasionnels (donc sans sécurité d’emploi) s’est accru depuis 1995, passant de 39 % à 47 % en 2003.
C’est du côté des salaires que les syndicats croient avoir la meilleure prise. À cet égard, la bible des centrales est l’Enquête sur la rémunération globale, de l’Institut de la statistique du Québec (ISQ). Ce rapport annuel démontre que les employés de l’État québécois sont les moins bien payés dans 60 catégories d'emplois, comparativement à tous les autres salariés du secteur privé, de la fonction publique fédérale et du monde municipal. En 2003, leur salaire moyen était de 37 736 $, soit 12 % de moins que l'ensemble des autres salariés. L'écart passe cependant à 6,8 % lorsque sont pris en compte les avantages sociaux et le nombre d'heures travaillées, moins important dans le secteur public.
Mais attention! Comme la vraie Bible, celle de l’ISQ contient sa part de mythes et de fabulations sujettes à interprétations alambiquées. Ainsi, lorsque les centrales syndicales affirment que leurs membres sont les moins bien payés de la société, elles oublient de mentionner que le rapport de l’ISQ compare les employés de l’État à ceux œuvrant seulement dans des entreprises de 200 employés et plus.
Or, seulement un travailleur sur trois est au service d’une grande entreprise actuellement au Québec. La majorité des travailleurs œuvrent dans des PME où les salaires et les conditions de travail sont statistiquement bien inférieurs à ceux de la grande entreprise. La différence est de 250 $ par semaine en moyenne, a constaté Statistique Canada. Et les Wal-Mart, McDo et autres géants du commerce de détail sont exclus de l’étude, faisant augmenter la moyenne des salaires analysés dans le secteur privé.
Aussi, dans l’échantillon des employés du gouvernement, l’ISQ exclut les policiers, médecins, enseignants, agents correctionnels, etc., puisque ces emplois n’existent pas dans le secteur privé, ou presque. Or, l’inclusion de ces importants contingents d’employés aurait tôt fait d’augmenter la moyenne salariale.
Preuve de plus qu’entre la rhétorique des négociations et l’épreuve des faits, il y a un monde que chacune des parties devra bien traverser un jour.