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Analyse

Magazine Jobboom
Vol. 7 no. 7 août 2006

L’avenir est dans le trou

Se prendre pour un autre est généralement mal vu dans notre société individualiste. Savoir qu’il y a deux soi-mêmes a de quoi perturber son unicité. Mais si vous le voulez bien, pour les besoins d’une cause tout à fait noble, je vous invite à vous prendre pour un Albertain un bref instant.

Allez, comme le veut la coutume, une fois n’est pas éternelle!

Alors, disons que le Québec est l’Alberta, et que vous êtes un Albertain. Votre sous-sol regorge de la même quantité de pétrole par habitant que celui des cow-boys. Cela change-t-il votre vie? Une réclame publicitaire de loterie prétendrait le contraire, sauf que… Vous le savez très bien, ça change le monde. Et dans ce cas-ci, dramatiquement.

Au cours du présent exercice financier, la province de l’Alberta, qui compte moins de la moitié d’habitants que le Québec (3,3 millions contre 7,6 millions), récoltera près de 15 milliards de dollars en royautés provenant de l’extraction du pétrole, selon le ministère des Finances albertain. Des bidous en or noir massif qui vont directement dans les coffres de l’État. Autrement dit, avant même de faire appel à ses contribuables, le gouvernement albertain a déjà couvert plus de la moitié de ses dépenses!

Appliqué au Québec, ce même ratio de production pétrolière par habitant signifierait que le ministre québécois des Finances, Michel Audet, disposerait d’au moins 40 milliards de dollars de plus cette année pour l’équité salariale et les augmentations de salaires de ses employés, pour réparer les routes, pour les regrettés CPE à cinq dollars, pour réduire les impôts, pour éviter les augmentations d’électricité, pour les primes d’assurance médicaments et automobile, et quoi encore. Quarante milliards, c’est près des deux tiers du budget total du gouvernement québécois pour la présente année. Avec un tel magot en main, Jean Charest n’aurait pas seulement affirmé que le Québec a les moyens de faire l’indépendance, mais aussi d’acheter le Canada et de louer la Floride.

Et ce n’est pas tout! Car extraire du pétrole des sables bitumineux comme en Alberta exige beaucoup de main-d’œuvre tout au long de la production. Ce n’est pas le cas avec l’hydroélectricité, qui, une fois les barrages construits, se contente de quelques bras pour turbiner. Les sables albertains, c’est comme plusieurs barrages qui se construisent sans arrêt. Ils emploient directement quelque 135 000 personnes au pays des Rocheuses. Toujours selon la logique des proportions, cela signifierait qu’il y aurait au minimum 300 000 emplois de plus au Québec, puisqu’il est à peu près impossible de compter les emplois indirects générés par l’exploitation du pétrole, et 3 milliards de dollars d’impôts et taxes supplémentaires qui rempliraient les goussets de la nation. Encore un minimum.

Bon, il est entendu qu’avec pareils revenus, le Québec ne recevrait plus de péréquation. Soustrayez donc deux milliards. Zut.

Au final, selon les savantes spéculations de ma calculatrice, notre ministre des Finances ne se retrouverait plus avec un déficit de 4 milliards de dollars, tel qu’estimé par le vérificateur général plus tôt cette année, mais avec un surplus de 37 milliards de dollars. Un trop-perçu qui augmenterait constamment d’année en année, jusqu’à ce que mort s’ensuive pour la majorité d’entre nous. Une telle veine permettrait au gouvernement québécois de réduire nos impôts de moitié, soit de 20 milliards de dollars en 2005-2006. Environ trois millions de contribuables québécois paient de l’impôt chaque année. Faites vos propres calculs : aux deux semaines, c’est 800 dollars de plus par paie qu’une petite famille de deux travailleurs aurait de plus dans ses poches.

Morale de cette histoire? Certains commentateurs peuvent bien ergoter sur le bel exemple albertain, mais sans cette chance inouïe qu’ont les Albertains, il n’y aurait guère là-bas de quoi inspirer nos dirigeants pour sortir le Québec du marasme actuel. D’ailleurs, cette Alberta n’est pas un exemple, mais un cas d’espèce en Occident, avec l’Alaska et la Norvège qui vivent sensiblement la même situation fiscale. Trois coins de terre qui ont en commun de baigner dans l’huile à moteur.

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