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Analyse

Magazine Jobboom
Vol. 6 no. 3 mars 2005

Et si Marx avait raison?

Le bonheur au travail. Pourquoi se lèverait-on chaque lundi matin d’un pied guilleret comme si on allait participer à un tournoi de parchési?

Surtout à l’heure des pertes massives d’emplois dans le secteur manufacturier et de la concurrence déloyale de l’Inde et de la Chine : deux empires, l’un du Milieu, l’autre un peu plus à gauche sur la carte — remplis d’ingénieurs, d’informaticiens, de commis, d’ouvriers aussi compétents que nous, mais payés à des salaires qui se comparent à des miettes de rien par rapport aux nôtres.

Alors, soyons juste contents d’avoir une job. Le Québec compte 360 000 chômeurs. Cela fait beaucoup de candidats parmi lesquels les patrons peuvent piger afin de remplacer les grincheux compulsifs.

Pourtant, le bonheur au travail ne serait pas un luxe d’Occidental comme pourrait l’être le droit à son Big Mac quotidien. Mieux : ce serait même une nécessité économique.

C’est un peu — et même pas mal — ce que nous dit la firme Watson Wyatt Canada, un cabinet de consultants en ressources humaines, après avoir sondé le cœur des travailleurs canadiens en 2004. L’humeur est au noir. Plus de la moitié détestent leur emploi, une hausse de douze points de pourcentage en deux ans. Vingt-deux pour cent affirment que le volume de travail attendu d’eux est excessif, comparativement à 16 % en 2002. Cette hausse est inquiétante aux yeux des auteurs de l’étude intitulée Workforce in Canada 2004-2005. De plus, seulement deux employés sur cinq ont affirmé que leur employeur leur offre des occasions de croissance, de perfectionnement et d’avancement. «Les entreprises canadiennes passent à côté d’une occasion importante de se doter d’un avantage sur la concurrence en suscitant l’engagement productif de leurs employés», est-il écrit.

Dans une analyse parue en janvier dernier dans le quotidien Le Monde, le chroniqueur économique Eric LeBoucher écrit que ce blues généralisé à tous les pays riches donne peut-être raison (en partie) à Karl Marx. La théorie de Marx est la suivante : la bourgeoisie utilise le profit pour accroître l’accumulation de richesse. Mais comme cette richesse provient du travail et que les profits ne sont plus réinvestis dans le travail, le système s’effondre à cause de la disparition du travail, et donc du profit.

Le hic, c’est que Marx se serait trompé de sujet. Ce n’est pas le profit qui allait tarir, mais le bonheur! «La motivation au travail décroît rapidement parmi un nombre toujours plus élevé de catégories sociales. Alors que le nouveau capitalisme de la connaissance a besoin de mobiliser de plus en plus les “ressources humaines”, il se passe tout le contraire : les salariés, les cadres, jusqu’aux franges des dirigeants, sont fatigués, désabusés, critiques», écrit LeBoucher. Il rappelle que 53 % des salariés américains se sont déclarés «très fatigués» lors d’une enquête nationale en 2004. Au Canada, la fatigue et le stress dus au travail coûtent 17 milliards de dollars chaque année en journées de travail perdues, selon Statistique Canada. Écœurés par le boulot, environ 35 % des Canadiens prennent des congés de maladie, même s’ils débordent de santé ces jours-là, histoire de se consacrer à des activités plus agréables, comme un tournoi de parchési.

La mauvaise humeur des travailleurs inquiète. Prix Nobel d’économie en 2002, le psychologue israélo-américain Daniel Kahneman croit que la situation exige qu’on cesse de comparer les produits intérieurs bruts (PIB) des pays pour savoir qui fait mieux, et qu’on mesure plutôt le bonheur des populations. Il planche présentement sur un indice du bonheur, afin de comprendre pourquoi nous avons la mine à la baisse depuis quelques années, et l’impact négatif que cette morosité a sur notre économie.

Et si c’était le bonheur qui faisait l’argent?


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