L’excitation se tâtait comme du Cotonnelle chez les habitants des régions. Ils couraient en tous sens au bout du rang, fébriles et inquiets du sort qu’allaient leur réserver les élections : les Montréalais allaient-ils voter du même bord qu’eux?
Eh non. Alors l’émeute a éclaté et a tout emporté sur son passage : boîtes à malle, pancartes «Attention aux chevreuils», traverses de ski-doo… Non, non, ce n’est pas vrai.
D’accord, on ne pouvait pas s’attendre à ce que «les régionaux» se passionnent pour les résultats électoraux de Montréal. Quand on est en région, à force de se faire décrire par les médias nationaux comme un objet de paille tressée, plus bucolique que stratégique, bref, rien qui puisse faire mouiller les branchés de la Main, on a envie d’envoyer paître le plateaupithèque.
Cependant, bien avant cette image médiatisée des régions, c’est la grande attraction qu’exerce Montréal sur les jeunes, les investissements et les emplois qui anime la grogne envers la grand’ ville.
Après des années à couvrir les actualités urbaines et régionales, voici en gros ce que m’ont appris les «régionaux» : Montréal est une brute qui siphonne le Québec de ses talents, de ses richesses et de sa vitalité. Tout lui revient, tout le temps.
Inquiétant, ce schisme entre Montréal et le reste du Québec? «Quand les wagons veulent faire sauter la locomotive, il y a de quoi s'inquiéter!» répondait le sociologue montréalais Jean-Serge Baribeau le 19 mars dernier, dans Le Devoir. Il faisait référence à la «haine vertueuse et militante à l’égard des urbains» exprimée par certaines têtes d’affiche régionales, comme l’auteur Victor-Lévy Beaulieu.
Or, ce n’est pas d’hier que le Québec a maille à partir avec sa métropole. Il faut remonter au temps de monseigneur de Laval, du sieur de Maisonneuve et de l’intendant Jean Talon. Il y avait Québec, alors gardienne de la colonie et majordome du pouvoir colonialiste, tournée vers la France et son royaume ecclésiastique, et il y avait Ville-Marie-la-pestiférée, terre de batifolage entre colons et sauvages, le regard ouvert sur le continent pour le commerce, la traite et l’aventure. La Nouvelle-France n’a jamais compris sa métropole; c’est encore le cas aujourd’hui.
Mais nos régions n’ont pas le monopole de la bouderie. L’affrontement a lieu partout : la France contre Paris, les États-Unis contre New York, l’Australie contre Sydney.
Au début des années 2000, l’ex-maire de Toronto, Mel Lastman, a même étudié la possibilité de séparer sa ville de l’Ontario pour créer une nouvelle province. Et plus au nord, un mouvement veut rompre avec l’Ontario torontoise trop colorée, trop postmoderne, trop anti-chasse, trop anti-armes, trop anti-tout.
Quoi qu’il en soit, avec ou sans Montréal, le déclin politique, culturel, démographique et économique de nos régions périphériques serait irréversible, tranchent cruellement les chercheurs de l’INRS Urbanisation, Culture et Société, Mario Polèse et Richard Shearmur. Ils sont aussi les auteurs de l’étude la plus sérieuse à ce jour en matière de développement des régions : La périphérie face à l’économie du savoir.
Cinq ans après la publication, leurs constats demeurent criants d’actualité : les entreprises s’établissent de plus en plus près des grands centres, là où se trouvent les services, le savoir et les marchés. Dans le contexte nord-américain, un grand centre, c’est au minimum Montréal, Toronto, Boston… Même pas la ville de Québec! Alors si les régions vont mal, ce n’est pas la faute des Montréalais.
De toute façon, qui sont ces urbains arrogants que «les régionaux» aiment tant détester? En bonne partie des exilés de Chicoutimi, Sept-Îles, Malartic, Causapscal, Danville, et même de Hérouxville, si ça se trouve. «Les gens instruits sont portés à se rassembler dans les grandes villes et les jeunes manifestent aussi une propension plus forte à migrer», ont aussi écrit Polèse et Shearmur.
Alors quand le Québec n’aime pas Montréal, il se déteste un peu lui-même.