Ça faisait tellement 1980, comme diraient les ados. Le ministre fédéral de l’Environnement, John Baird, qui, de son air ébouriffé comme après le passage d’un typhon au-dessus d’Ottawa, nous annonce la fin du monde.
C’était le 19 avril dernier. Il annonçait que si d’aventures le gouvernement canadien respectait les cibles de réduction des gaz à effet de serre prévues au Protocole de Kyoto, l’économie canadienne en sortirait avec des allures d’un champ de luzerne après le passage des sauterelles. De Bagdad après l’opération Choc et Stupeur. Et toute cette prophétie à partir d’une seule étude aux fondements douteux, basée, entre autres, sur le principe de mettre en branle Kyoto dans six mois! Un postulat pour le moins farfelu…
Il faut être une âme ancienne, flétrie par des années de sécheresse intellectuelle, pour ainsi opposer écologie et économie. Or, la lecture de quelques ouvrages aurait suffi pour que le ministre de l’Environnement apprenne qu’il y a des saisons qu’on sait que la protection de l’environnement n’empêche plus de s’enrichir. Faut juste user de jarnigoine, faire preuve de bon sens, d’imagination.
C’est ce que Ray Anderson a fait, le président du géant américain du tapis Interface Carpet. Ce n’est pas une binerie. C’est le plus grand fabricant de tapis modulaires du monde; 5 000 employés, des installations sur quatre continents, plus d’un milliard de dollars de ventes annuelles.
Il y a 13 ans, M. Anderson, un capitaliste tout à fait conventionnel – faire de l’argent, point –, s’achète un bouquin intitulé L’écologie de marché [Éditions Le Souffle d’Or, 1997], de Paul Hawken, entrepreneur et environnementaliste. Ce livre, publié en version originale en 1993, fait la démonstration des ravages du capitalisme sur notre environnement et propose des solutions pour réduire ses conséquences sur notre écosystème. Du développement durable fait de concret et non de «stepettes» idéologiques.
C’est le choc. Sitôt, il demande des comptes à ses employés : il apprend que pour produire les 800 millions de dollars de revenus annuels que son entreprise empochait en 1995, il a fallu extraire 1,2 milliard de tonnes de matériau de la nature. Du pétrole, notamment, beaucoup de pétrole. La production d’un kilo de tapis exige la consommation de 40 000 BTU en énergie. Après cette lecture, il s’est lui-même qualifié de «pillard de la Terre et voleur», dans ses mémoires publiées en 1998 [Mid-Course Correction, Paperback].
Il s’est lancé depuis dans une aventure à la limite du mystique pour sauver la planète au moyen de son entreprise. La tâche est colossale. Comme il l’avoue dans une entrevue accordée l’an dernier au magazine américain de gauche Mother Jones, c’est facile d’être vert quand tu fabriques de la pâte à dents ou du yogourt, mais quand ton produit est un dérivé de l’industrie pétrochimique, et qu’il s’éternise dans l’environnement pendant 50 000 ans, c’est une autre paire de manches.
Et pourtant… En moins de dix ans, il a réduit ses déchets de 50 000 tonnes par année, sa consommation d’énergie annuelle de 41 %, et ses émissions de gaz à effet de serre de 57 %, soit l’équivalent de 21 000 voitures!
En 2006, la compagnie a atteint la moitié de son objectif «zéro déchet» prévu pour 2021. Et elle n’est pas en faillite. Son action a triplé de valeur depuis 2002. Et ses profits sont en hausse constante depuis.
Ce que le gouvernement conservateur semble oublier, c’est qu’il faut user de jarnigoine pour arriver à de tels résultats. Ainsi, Interface Carpet ne vend plus de tapis, elle les loue! Elle prend ensuite la responsabilité de les recycler lorsqu’ils arrivent à l’échéance de leur vie utile pour en faire des tapis neufs. Ray Anderson a lancé le concept de tuiles de tapis, qui permet de remplacer uniquement les parties usées au lieu de jeter le tapis au complet. Toutes les usines sont situées près des marchés acheteurs, aux États-Unis, au Canada, en Europe de l’Ouest, et non à 90 jours par bateau.
Au Québec, Alcan et Cascade ont depuis longtemps fait la preuve, sans carotte ni bâton fédéraux, que la lutte à la pollution et la préservation de l’environnement est rentable. Pour peu, encore une fois, qu’on use de jarnigoine.
Imaginez maintenant si les entreprises y étaient forcées. On assisterait à une véritable tempête de neurones.