Quand un événement fait la manchette, puis enflamme les jours suivants les ondes radio, les bulletins de nouvelles, les chroniques et la blogosphère, on se dit que l’heure est grave.
Et c’était le cas à la une du Journal de Montréal en mai dernier. Une directrice d’école primaire, lasse d’entendre quatre gamins accuser un élève de faire des choses pas catholiques avec sa bouche, leur a infligé une punition. Elle les a forcés à se pencher sur la nature réelle de leurs propos au moyen d’une dissertation. Pour leur faire éprouver le même malaise que subissait leur victime. En prime, elle leur posait une maudite bonne question : où avez-vous appris ça?
Si trois couples de parents se sont pliés volontiers à la sanction, un quatrième s’est rebellé. Quelle idée de faire disserter des enfants sur la fellation! En plus de se frotter avec la direction de l’école, les parents ont servi leurs épanchements à un journaliste. Un concert de protestations à l’endroit de la directrice a suivi; des experts de tours d’ivoire – sexologues et pédagogues – et des membres patentés du commentariat de la bonne tenue se sont exprimés sur la question… Qui est donc cette directrice d’école pour se substituer à Passe-Montagne?
Sur mon Jobboomblog, j’ai participé à l’excitation médiatique, mais à rebrousse-poil. Qu’on laisse ces gens-là faire leur job, ai-je écrit. J’avais en tête l’histoire d’une enseignante de la Mauricie qui s’est fait lapider sur la place publique l’hiver dernier pour avoir envoyé au «coin» isolé un élève au comportement chaotique.
Rebelote : dénonciation de l’acte à un hebdo local, scandale régional. Un châtiment extrême pour cette enseignante. Ce ramdam médiatique a bouleversé sa vie professionnelle et personnelle. Depuis, elle a d’ailleurs intenté une poursuite contre les médias impliqués.
Ainsi, à force de jouer aux inquisiteurs anonymes, des parents transforment nos milieux scolaires, nos garderies, nos centres de vieux en autant de régimes de peur. À preuve, un collègue me racontait qu’un de ses amis enseignant au secondaire refuse systématiquement de se retrouver seul avec un élève; il a la chienne d’être accusé à tort d’il ne sait trop quoi.
Le torrent d’injures que j’appréhendais à la suite de son post s’est plutôt présenté sous la forme d’une vague d’appuis inattendue. Parmi ceux-ci, un courriel d’une connaissance que je n’ai pas revue depuis l’époque de Mathusalem. Il est aujourd’hui enseignant au primaire. Son récit illustre comment de fausses accusations, une fois libérées dans la nature, font tache d’huile et sèment dans nos établissements scolaires un doute qui paralyse toute initiative essentielle à l’enseignement.
«Au cours de l’été 2005, une fillette, qui avait été dans ma classe durant l’année scolaire précédente, a appris que son copain s’en allait dans l’école voisine. Pour le suivre, elle a inventé une histoire abracadabrante à mon sujet et a dit qu’elle ne voulait plus retourner à l’école où j’enseigne, car elle avait peur de moi. La mère a exigé mon renvoi. J’ai eu beau expliquer qu’elle venait de s’en faire passer une p’tite vite, rien n’y fit. L’école et la commission scolaire ont alors fait enquête et j’ai rapidement été blanchi. Mécontente, la mère a contacté un mensuel local. Le canard a publié ses ragots. Le journal a d’ailleurs été sévèrement blâmé par le Conseil de presse du Québec pour ce papier.
«L’année scolaire qui a suivi a été épouvantable. J’ai dû affronter toutes sortes de commentaires, j’ai dû me justifier, me justifier et encore me justifier. Je n’avais pas droit à l’erreur. J’ai craqué. Je me suis retrouvé en burnout.
«J’ai tout de même décidé de continuer d’enseigner à la même école l’année suivante. La merde a continué. Des parents me rentraient dedans, pas à peu près. Chaque réflexion écrite que je donnais à un petit chéri faisait l’objet de remontrances. On m’appelait pour m’engueuler. Une mère m’a même envoyé un courriel de bêtises, avec copie conforme au directeur général de la commission scolaire. La direction de l’école a beau m’appuyer, elle commence à trouver ça difficile.
«J’ai mis 10 ans à me bâtir une renommée, je suis maintenant marqué au fer rouge. Je m’en vais enseigner ailleurs l’an prochain. Les parents m’ont eu.»
Une autre victime du nouvel Axe du Mal : l’enfant-roi, les parents et les médias.