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Analyse

Magazine Jobboom
Vol. 9 no. 1 Janvier 2008

Le buck à Charest

La récente saison de chasse au chevreuil – ou cerf de Virginie – fut l’une des bonnes des dernières années pour le nemrod québécois. Temps clément, gibier en abondance, bières fraîches…

Même Jean Charest a eu droit à son trophée de chasse, un solide buck qui a fait oublier ses mésaventures au mont Orford, duquel il est revenu bredouille : c’est l’île Charron. Une minuscule enclave des îles de Boucherville qu’écologistes et amis des chevreuils aimeraient voir intégrée au parc national du même nom.

Pour un gouvernement au dossier écolo douteux régulièrement exposé sur le hood des chars péquiste et adéquiste pour dénoncer la gestion des parcs nationaux, l’occasion était belle : empêcher un promoteur privé de construire 2 000 unités d’habitation à proximité du parc des Îles-de-Boucherville.

Cette initiative du clan Charest a mérité l’approbation générale de la population, comme c’est rarement le cas sur des questions de développement durable. On aurait cru au sauvetage de la forêt amazonienne! Mais non. Il s’agit plutôt d’un tout petit boisé de 20 hectares, à peine une allée de boulingrin de plus que le domaine Marois-Blanchet à L’Île-Bizard.

Ainsi, cet espace déclaré réserve naturelle en novembre dernier par la ministre du Développement durable, de l’Environnement et des Parcs (MDDEP), Line Beauchamp, est le premier jalon vers l’expropriation de ces terrains autrefois propriété du Mouvement Desjardins.

À quel coût pour les contribuables? Quelque part entre 6 millions de dollars, le prix d’achat déboursé par le promoteur Luc Poirier en janvier dernier, et 130 millions, le prix auquel Poirier a revendu les terrains au groupe Cholette, 10 mois plus tard.

La marge est grande. Mais dans un cas comme dans l’autre, c’est beaucoup d’argent pour des terrains qui ne valent pas ce prix.

Au Québec, la protection des habitats est vue selon le modèle de la cloche de verre : on protège un carré de toute intervention pour mieux permettre la destruction autour.

Car si jusqu’à maintenant ils ne figuraient pas à l’intérieur du parc, c’est pour une bonne raison : c’est une dump! Un ancien dépotoir qui a servi lors de la construction du pont-tunnel Louis-Hippolyte-La Fontaine dans les années 1960, coincé entre une autoroute, deux bretelles, la voie maritime, une usine d’épuration d’eaux usées et un hôtel.

C’est un terrain en friche, pas une forêt trois fois centenaire! Quand un peuplier faux-tremble, qui est à la forêt ce que le chiendent est à la pelouse, y atteint 30 ans, c’est un senior.

J’entendais à la radio l’autre matin : «A-t-on idée de construire des condos là où gambadent des chevreuils?» En effet, ils y sont nombreux, les chevreuils. Trop, même. Dans une région naturelle normale, selon le MDDEP, on en compte 6 ou 7 au kilomètre carré, contre 20 sur les îles de Boucherville! Une étude de la Société des établissements de plein air du Québec a démontré que 100 % des arbres plantés en 2004 et 2005 ont subi des dommages irrévocables dus au broutage intensif des cerfs, qui s’en nourrissent.

Ce qui relativise l’autre argument en faveur de la conservation de cet espace naturel : la présence de milliers de nouveaux résidents créera une pression indue sur les écosystèmes des îles. Quelle pression? On l’ignore, tout autant que ses conséquences. D’autant plus qu’aucune étude n’a été faite sur les répercussions de cette éventuelle présence humaine. Contrairement à l’impact des chevreuils qui, lui, a été évalué.

Et où seront maintenant érigés ces 2 000 condos qui auraient trouvé preneur? Là où gambadent d’autres chevreuils, grands dieux! Sans parler des autres ratons, coyotes, renards, grenouilles… Au cours d’une seule journée, des forêts matures de 10 à 20 fois la superficie de l’île Charron sont rasées dans les banlieues de Montréal, Québec, Sherbrooke et Gatineau, pour éventuellement loger la clientèle visée par les promoteurs de l’île Charron.

Bref, comme placement écolo, l’expropriation de l’île Charron, c’est pourri.

Pour la même somme, on pourrait protéger des milliers d’hectares de forêts privées dans les Laurentides, Lanaudière, en Mauricie, en Estrie, dans la banlieue de Québec, les collines de la Gatineau, menacées elles aussi par du développement immobilier anarchique. Ces terres, morcelées, sont souvent entourées de terres publiques, elles aussi morcelées. Réunies, elles permettraient de créer de grands corridors verts aux portes de nos villes, favorisant ainsi la pratique d’activités de plein air et un Québec qui bouge plus, comme le veut le gouvernement.

Malheureusement, au Québec, la protection des habitats est vue selon le modèle de la cloche de verre : on protège un carré de toute intervention pour mieux permettre la destruction autour. Or, la diversité des écosystèmes n’est assurée que par de grands corridors verts. Ce qui a été compris et appliqué notamment au Vermont et dans les Adirondacks, là où de nombreux Québécois partent se dépayser en randonnée.

Le Québec se dirige tout droit vers le concept inverse : celui de la courtepointe verte.


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