Trouvez un article

Rechercher

Analyse

Magazine Jobboom
Vol. 9 no. 3 Mars 2008

On vous privatise

Il y a plus d’une dizaine d’années de cela, dans le temps où des prédicateurs bourrés d’actions de Nortel nous annonçaient le remplacement de l’Univers par le Web etles ordis, un magazine américain branché scandait que nous entrions dans l’ère du Moi inc.

Vous et moi, alors simple masse soumise, n’allions survivre que dans la mesure où nous serions capables de nous transformer en marque de commerce dont nous serions nos propres PDG. Nous n’attendrions plus rien de personne, encore moins de notre patron, la suite de notre vie professionnelle ne dépendrait plus que de nous. Nous ne serions pas un numéro, mais un Éric Grenier MD, un produit unique en son genre, qui s’assumerait seul sans l’aide d’une béquille gouvernementale ou patronale.

En soi, l’idée était séduisante et le demeure encore. Elle transpire les belles valeurs, comme la responsabilisation, l’initiative, la confiance en soi, et quoi encore. En plus d’avoir l’air chromée et un brin révolutionnaire.

Sauf que, comme pour la plupart des belles formules, ça ne restait au fond… qu’une belle formule. Et les belles formules réussissent difficilement l’examen de la vraie vie. Comment voulez-vous être le dirigeant de votre propre Moi inc. quand quelqu’un d’autre – votre employeur – exige pour son bénéfice toute votre attention 45 heures par semaine, et votre loyauté entière le reste du temps?

Alors, le Moi inc… Il nous reste bien un espace de manœuvre dans lequel nous pouvons individuellement nous protéger tant bien que mal des aléas de la vie au travail. Pour le reste, l’employeur s’engage à assumer une part du risque de notre embauche. Comme dans n’importe quelle relation d’affaires, des partenaires qui se partagent les risques de l’aventure. Votre boss peut se planter et faire faillite en vous entraînant aussi sur la paille, malgré tous les efforts et le temps que vous lui avez consacrés. Vous pouvez plancher pendant des semaines sur un projet sans qu’il aboutisse à quelque chose de profitable pour votre patron et il continue de vous rémunérer malgré tout.

Avec le Moi inc., faites voler en éclats cette association so XXe siècle! Sautez immédiatement dans le XXIIe! Mais comme avec bien d’autres belles formules, ça a duré le temps d’une mode et pas vraiment beaucoup de monde n’a adhéré à ce qui apparaissait à la grande majorité des travailleurs comme un marché de dupes.

Vous feriez cadeau à votre employeur de s’exonérer de toute responsabilité envers vous? Pendant que vous supporteriez encore la vôtre à son égard?

Oh! Pour les employeurs, cette seule perspective était tellement salivante qu’il fallait bien tenter de la cuisiner, contre la volonté des travailleurs s’il le faut. Pour eux, quelques coups de pique-feu sur le méchoui, cinq minutes à broil, et l’affaire était ketchup. Un article spécialisé publié en 2001 par le magazine Entrepreneur confirmait déjà l’appétit des employeurs pour le Moi inc. imposé et qu’ils ne s’enfargeaient pas trop dans le détail de ses incohérences : «Bien que la cohérence du modèle soit mise à rude épreuve par l’existence de paradoxes [malgré l’insécurité d’emploi due aux réductions d’effectifs, les organisations s’attendent à une plus forte loyauté], une tendance lourde balaie le monde du travail : depuis 20 ans, le travail autonome et les emplois précaires progressent régulièrement au détriment de l’emploi traditionnel.»

Ainsi sont apparues les relations d’emploi contractuelles : un an, deux ans d’embauche, et après on verra, le tout sans participation au régime de retraite, aux assurances collectives, à la formation autre que celle uniquement utilisable à l’interne. Plus de 15 % des travailleurs canadiens vivent dans cette situation. En plus des travailleurs autonomes, dont certains – on ignore leur proportion – sont en fait des faux travailleurs autonomes, n’obéissant qu’à un seul donneur d’ouvrage, qui bien souvent est l’ancien employeur.

D’autres formes du Moi inc. encore plus achevées s’imposent désormais, comme celle du crowdsourcing. C’est la meilleure : elle transforme le travail en concours à gogo dont le gros lot sera le salaire! Par exemple, l’entreprise Netflix, une société qui crée des algorithmes permettant aux moteurs de recherche de donner des résultats précis, offre depuis trois ans un million de dollars à quiconque améliorera ses algorithmes de 10 %. En échange, les participants, gagnants ou pas, doivent céder leurs droits sur leur travail de recherche à Netflix, qui en disposera à sa guise.

Pas beau ça? Au lieu de faire travailler à salaire toute une équipe de chercheurs, elle laisse le soin à des milliers de whiz kids de par le monde de peiner bénévolement pour son seul et unique profit! Jusqu’à maintenant, personne n’y est parvenu, mais Netflix a mis la main sur des millions de données informatiques gratuitement.

Ainsi, les entreprises jouissent de tous les pouvoirs, les travailleurs héritent de tous les risques. Le deal du siècle! Du XXIe

guide de survie


La température de votre milieu de travail vous convient-elle?







Résultats