Il faut d’abord créer la richesse avant de la répartir. C’est une idée aussi évidente que celle qu’il faille mettre sa ligne à l’eau pour attraper de la truite. Elle participe du même proverbe à propos de l’ours et de sa peau, dont la vente avant la chasse peut causer un ennui certain.
Alors forcément, ceux qui vous balancent cette notion au bout de chaque argument ont l’air de grands sages. Comment contredire l’Évidence même?
Le problème de ceux qui se réclament de l’Évidence, c’est qu’ils s’en servent peut-être pour masquer leur agenda, comme ils disent de l’autre côté des lignes.
C’est que voyez-vous, de la richesse, il s’en crée. Le point de vue peut être à géométrie variable (oui, il s’en crée, mais pas assez, oui, suffisamment, ou même trop), mais richesse de plus, il y a. Au Canada, le PIB par habitant – donc toute la richesse que produit notre société – a crû de 50 % en dollars de 2005 depuis 1980, c’est-à-dire comme s’il n’y avait pas eu d’inflation depuis 1980.
Cela représente 13 000 dollars de plus par tête de pipe.
Le PIB, c’est bien beau, mais ça demeure de la théorie de haute voltige. Regardons maintenant plus bas, et surtout, plus près du portefeuille. Dans nos poches, que reste-t-il de ce butin? Pour la première fois lors du recensement de 2006, Statistique Canada a obtenu l’autorisation de milliers de travailleurs canadiens de fouiller dans leurs dossiers fiscaux et a pu dresser le portrait de la croissance de leurs revenus d’emploi.
Si vous faites partie des 20 % de Canadiens aux revenus les plus élevés, vous êtes d’abord plus heureux, comme le prouvent les travaux de l’économiste américain Justin Wolfers et un sondage mondial de la firme Gallup : les riches se disent plus heureux que les pauvres.
Pourquoi sont-ils de si bonne humeur? Parce qu’ils s’enrichissent. Leurs revenus annuels ont augmenté de 12 000 dollars depuis 1980, toujours en dollars constants de 2005. En moyenne, ils bénéficient d’un pouvoir d’achat accru de 16 % depuis 25 ans. De quoi amplement se payer une femme de ménage et s’offrir du temps de qualité dans le travail et les loisirs, le soir et le week-end.
Pour la majorité d’entre nous, c’est-à-dire la classe moyenne, ça va couci-couça, au gré de la météo : les revenus de travail ont augmenté de la grosse somme de 53 dollars en 25 ans. De quoi se payer un plein dans sa Chevrolet Cavalier 1998 et partir sur un nowhere le dimanche après-midi en guise d’activité offrant du temps de qualité.
Par contre, il ne faudrait pas s’étonner de rencontrer les plus pauvres avec le moral dans les talons. Ils travaillent dur, mais leurs efforts demeurent vains. Si, en 1980, ils gagnaient un maigre revenu de 19 000 dollars – en dollars de 2005 –, 25 ans plus tard, il ne leur en restait à peine qu’une quinzaine de milliers. Cela signifie un pouvoir d’achat réduit de 20 % depuis 1980. Pour s’en sortir, ils peuvent toujours s’offrir comme femme ou homme de ménage, au coût d’un peu moins de temps de qualité, le jour, le soir et le week-end. Dans tous les cas, la tendance vers le haut ou vers le bas (ou de la force de l’inertie pour la classe moyenne!) s’est accentuée nettement depuis le début des années 2000. Comment cela est-il possible?
Peut-être parce qu’une certaine partie de la population, celle des maisons cossues, pratique ce que le ministre du Développement économique Raymond Bachand a appelé le capitalisme sauvage : vous êtes dirigeant et actionnaire d’une usine de sandales en caoutchouc ultra-populaires, vos profits croissent de 84 %, vos dividendes s’engraissent d’autant, mais l’action de votre usine en Bourse fait du surplace, ce qui vous empêche d’ajouter au crémage par la vente d’actions à profit. La solution est toute trouvée pour titiller les investisseurs : vous fermez la shop et transférez la production en Asie! Du coup, vos revenus augmentent, mais ceux de 700 personnes flétrissent dramatiquement.
Une autre méthode, celle des propriétaires d’un fabricant de baignoires. Les profits ne sont pas au rendez-vous, ni les dividendes. Alors, ils endettent lourdement l’entreprise pour se verser généreusement des dividendes, puis larguent la compagnie. Exsangue, cette dernière n’a plus d’autre choix que de mettre à la porte un millier de salariés, et de geler les salaires des 2 000 qui restent.
Alors, il faut comprendre ceux qui résistent aujourd’hui aux appels d’une nouvelle répartition de la richesse. S’il fallait détourner une partie de la fortune actuelle, ils seraient les premiers touchés. Et de bien mauvaise humeur…