Si vous avez eu la démence d’esprit d’investir tout votre petit cochon dans les pétrolières alors que le prix du brut végétait avec celui de l’eau du robinet — ça s’est vu dans les années 1990 —, vous êtes aujourd’hui un des rares travailleurs à éviter la crise d’angoisse à l’approche de la station-service. Pour les autres, comme dit la réclame, il y a MasterCard…
Prenons l’exemple d’une personne au hasard, dont je tairai l’anonymat en disant que c’est ma blonde : quand le prix de l’essence dépassera 1,50 $ à la pompe d’ici peu (si ce n’est déjà fait au moment où vous lisez ces lignes), il lui en coûtera 200 $ de plus par mois qu’il y a deux ans pour se déplacer vers le boulot. De quoi changer les plans de vacances d’un tour de la Gaspésie à un tour du mont Saint-Hilaire.
Cet exemple, on le retrouve par centaines de milliers ces jours-ci au Québec et ailleurs dans le monde. Des travailleurs laissent leur chemise pour se présenter à l’ouvrage.
Il y a trois façons de réagir à la situation. La première consiste à faire ses emplettes chez l’armurier, à amasser des denrées et à se réfugier dans un domaine fortifié de la campagne la plus reculée. Ça a l’air d’une blague, mais les «survivalistes» existent bel et bien. Ceux qui participent à ce délire parano croient que la récente montée des prix de l’essence fait figure de cirrus annonciateur d’une tempête fatale : la fin de la société de consommation.
Pour y faire face, selon une dépêche de l’Associated Press du mois dernier, les «survivalistes» stockent des armes afin de se protéger des futures hordes d’urbains affamés et désespérés en quête de nourriture, d’abris et d’eau. Ils habitent des fermes isolées où ils se préparent à vivre en autarcie. Et leur nombre augmenterait.
La deuxième façon consiste à suivre les enseignements des écolos «pur jus de bouleau bio» qui font la morale aux masses aveuglées pour avoir eu la mauvaise hygiène de vie de choisir un travail situé hors des grandes lignes de transport en commun. Maintenant, livrez votre cottage verchèrois à la pâture, vivez à six dans un trois et demi intergénérationnel, et utilisez la pédomobile pour aller travailler.
Facile à dire, mais choisir son milieu de vie en fonction de son lieu de travail mène tout droit à un abonnement au Clan Panneton : la durée d’un emploi excède difficilement cinq ans au Canada. À chaque changement de job, faut ressortir les boîtes. À l’équation, il faut ajouter les risques de déménagement de l’employeur lui-même. Dans ce cas, les entreprises tiennent rarement compte du lieu de résidence des employés, nous a démontré une enquête du Magazine Jobboom il y a deux ans. C’est le coût du terrain qui est déterminant : elles déménagent ainsi de Longueuil à Boisbriand. Brillant…
De plus, il faut tenir compte de N’Amour, qui a aussi un travail, et pas forcément sur la même ligne d’autobus, voire dans la même galaxie. Faire du choix d’une maison près du travail une affaire morale comme l’ont fait des internautes écolos dans mon blog relève de l’acrobatie intellectuelle.
La troisième façon est de prendre ça raisonnablement. Quels accommodements travailleurs et employeurs peuvent-ils négocier? Pourquoi pas la semaine condensée à quatre jours, histoire de réduire de 20 % d’un seul coup les frais reliés au transport?
Là-dessus, un effort est souhaité. Seulement 4 % d’un échantillon d’employeurs canadiens sondés par le cabinet en ressources humaines Robert Half disent offrir cette possibilité à leurs employés. Et le télétravail, même occasionnel, n’est offert que par 11 % d’entre eux. À 59 %, ils n’envisagent rien du tout.
Les travailleurs, eux, font des pieds et des mains. Selon le même sondage au choix de réponse multiple, 46 % ont entrepris des démarches de covoiturage, le tiers envisage de changer de voiture et le tiers songe à changer d’emploi. Le tiers apprécierait qu’on leur offre le télétravail ou la semaine de travail condensée, sinon qu’on les réaffecte plus près de la maison.
Aux États-Unis, les employeurs sont davantage proactifs, révèle un sondage de la Society for Human Resource Management : le quart des employeurs ont récemment offert à leurs employés la semaine condensée ou des horaires variables pour éviter les bouchons, grands consommateurs d’essence. D’autres louent carrément des autocars (parfois équipés en wi-fi) et transportent leurs employés pratiquement de la maison jusqu’au travail. C’est le cas de Microsoft, de la pharmaceutique Schering-Plough et de l’assureur Safeco. Alors, à bon entendeur…