Chaque chose en son temps et les moutons seront bien gardés (ou quelque chose du genre…), veut le dicton. Or, cette sagesse n’est plus in. Elle est complètement out.
Elle a été remplacée par un concept aux abords plus modernes : le multitâche. Comme il n’y a plus de temps pour rien, tout doit être fait simultanément. Ils se pensent finfinauds, les premiers gestionnaires à avoir utilisé le terme multitâche pour décrire une façon de travailler qui consiste à tout faire en même temps, croyant l’avoir inventée. Une pratique qu’ils ont depuis imposée à tous les employés. Un peu comme Al Gore qui jure avoir inventé Internet.
Le multitâche, ce n’est qu’une variante humanoïde des premières technologies informatiques. Il est né il y a presque un demi-siècle avec l’arrivée des ordinateurs et désignait la capacité des machines à effectuer plusieurs opérations à la fois.
Là où ces gestionnaires ont pris de l’avance sur la technologie, c’est en greffant à l’humain une faculté dévolue normalement à des machines. En voulant faire exister le cyborg, ce rêve fou d’incorporer l’ordinateur à l’humain, avant même qu’il soit inventé. Vous connaissez sûrement l’ancêtre du cyborg : Steve Austin, l’Homme de six millions de dollars! Mais on en est encore loin, à peine arrive-t-on à faire une greffe de cheveux qui tienne la route.
N’empêche, les employeurs exigent maintenant que nous soyons capables à la fois de parler au téléphone, d’écrire un courriel, de répondre verbalement au supérieur glandant debout derrière nous, de signer une procuration, d’avaler notre soupe tonkinoise, de consulter le serveur à la recherche du document perdu, d’assister à une réunion, de trier nos déchets, de suivre une formation continue baladodiffusée et de participer à la collecte de sang de la compagnie. Le tout, dans la même seconde infinie.
Si le multitâche a su s’imposer si largement, c’est parce que, comme le veut un autre dicton, le temps, c’est de l’argent. Et il n’y a plus que l’argent qui compte. Exit les choses bien faites, les produits bien ficelés, les services bien rendus. Ce qu’il faut, c’est encaisser le plus possible. Dans un univers où le temps est limité, le multitâche est donc tout indiqué.
Erreur grave. Car une étude financée par Hewlett-Packard et dirigée par l’Institut de psychiatrie de l’Université de Londres en 2005 arrivait à la conclusion que le multitâche rend crétin. Les travailleurs distraits par les courriels et les appels téléphoniques affichaient un QI deux fois plus amoindri que les fumeurs de pot. Bref, si vous voulez du travail bien fait, embauchez Polo des Frères à Ch’val plutôt que le geek à lunettes dépendant affectif de ses gadgets technos.
Pire que de nous abrutir, le multitâche nous rend fous : les employés les plus exposés aux multitâches éprouvaient à peu de chose près les mêmes symptômes que dans les cas graves de trouble déficitaire de l’attention (TDH), a constaté le Dr Edward Halloway, un psychiatre renommé aux États-Unis dans le traitement de cette maladie. Stress, accès de colère et d’agressivité, impulsivité et désorganisation sont autant de jolies choses attribuables au TDH et, maintenant, au multitâche…
Cette folie nous mène tout droit à la catastrophe, à la fois sociale et économique, jure Maggie Jackson, chroniqueuse Carrière au Boston Globe, dans un ouvrage récent, Distracted: The erosion of attention and the coming dark age (Distrait : l’érosion de l’attention et l’arrivée prochaine d’un âge des ténèbres). Alors que notre civilisation se dirige pleinement vers une économie du savoir, l’incapacité des individus à se concentrer sur une seule tâche à la fois érodera nos chances de réussite dans un monde complexe, en constante évolution. Déconcentrés par les tâches simultanées, nous n’avons plus la capacité de penser.
De toute façon, le multitâche n’a rien de productif : un «travailleur du savoir» moyen est distrait par un changement de tâches toutes les trois minutes. Et ça lui prend une demi-heure pour reprendre là où il avait laissé. C’est du moins ce qu’a constaté Gloria Mark, une importante chercheuse dans le domaine de l’intégration des technologies de l’information aux milieux de travail de l’Université de Californie.
C’est Lord Chesterfield, un vieux sage du XVIIIe siècle, qui serait heureux de l’entendre, lui qui a écrit dans ses correspondances avec son fils : «La capacité de garder son attention de manière ininterrompue est une preuve sûre d’intelligence supérieure; la précipitation et l’agitation sont les signes incontestables d’un esprit faible et frivo