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Qu’est-ce qu’il faut pour faire des enfants? D’abord une femme et un homme, puis un minimum d’imagination et d’intimité entre les deux aident à coup sûr.
Sauf que dans notre civilisation moderne, ça ne semble pas suffisant. C’est pour ça que dans tout le monde développé, les sociétés peinent à se perpétuer autrement que par l’immigration.
Qu’est-ce qui cloche? La perte de sens, le manque de foi, l’égoïsme des individus? La réponse à cette manière hautement spirituelle de poser la question ne peut que donner une réponse hautement spirituelle elle aussi, c’est-à-dire rien de bien tangible et de concret, le flanc prêté à toutes sortes d’interprétations personnelles et de biais culturels qui ne s’appliquent qu’en un point très précis de la Terre.
Bref, ça ne fait pas des enfants forts.
Une chose est sûre, cependant : du Japon à l’Allemagne, de la Finlande à l’Australie, en passant par le Canada, les berceaux se dépeuplent depuis des décennies.
Un seul point commun recoupe les expériences de dépeuplement de ces pays : l’arrivée massive des femmes sur le marché du travail, nécessaire à la croissance économique qu’ont connue les économies occidentales depuis 40 ans. Car la course au travail de plus en plus productif laisse peu de place aux marmots.
Va pour le rhume saisonnier, les vacances annuelles, son épisode de Virginie quotidien, sa semaine de chasse en octobre. Le marché du travail productif se montre très conciliant envers ces caprices de la vie moderne. Mais face à l’essentiel, au mieux tolère-t-il tant bien que mal, au pire, il congédie. Chez les voisins, la famille et les amis, il n’est pas rare en 2008 – pas en 1957 – d’entendre parler d’histoires paléontologiques de nouvelles mamans licenciées sous de fausses représentations.
Malheureusement, pour le commun des commentateurs, les statistiques sur celles qui se taisent sous la «menace» d’une carotte (une indemnité de départ moyennement joufflue) et d’un bâton (l’impossibilité de recevoir des recommandations) n’existent pas. Seules celles des mères courage prêtes à porter plainte au nom de la loi paraissent dans les rapports gouvernementaux.
Et puis combien d’entre elles n’ont même pas le privilège de prendre la porte après l’apparition de fiston? Sinon, à quoi bon ces intrigantes questions des recruteurs à des candidates dans la fin de la vingtaine et de la trentaine : «Avez-vous des enfants? Comptez-vous en avoir bientôt?»
S’il ne fallait que des congés de maternité, il y a longtemps que la question aurait été réglée. Mais une étude minutieuse du lien entre congé de maternité et taux de fécondité semble démontrer une manifestation de ce que des économistes appellent la «loi des conséquences inattendues», selon laquelle, à trop vouloir le bien… Ainsi, le congé de maternité a pour effet de tenir les femmes trop longtemps éloignées du travail pour donner le goût à la famille. Par exemple, l’Italie offre l’un des congés de maternité les plus longs en Europe, mais aussi l’un des taux de fécondité les plus bas du monde, à 1,3… Aux États-Unis, le congé de maternité est une abstraction pour étude postdoctorale à la Faculté d’anthropologie de Harvard, et pourtant, le pays d’Obama présente l’un des rares taux de fécondité supérieurs à 2 en Occident.
Quand il y a des dispositifs permettant aux femmes de continuer à travailler en ayant des enfants, plutôt que de les tenir à l’écart, elles en font. Pour preuve, en 1992, le Québec était au dernier rang des provinces canadiennes en ce qui concerne la participation au marché du travail des femmes ayant un enfant de moins de six ans. En 2005, il était premier. Elles y participent dans une proportion de 3 sur 4, contre 1 sur 2 en 1992. Le point de rupture selon Statistique Canada : 1997, ce qui coïncide avec l’apparition des garderies à 5 $.
Aussi, jure la sociologue française Dominique Méda (une autorité en matière de conciliation travail-famille), l’exemple de la prolifique Suède (avec un taux de fécondité de 1,9, une fois et demie plus élevé que dans l’ensemble de l’Europe) démontre qu’un congé parental, plutôt que seulement de maternité, favoriserait l’égalité entre les sexes devant l’emploi : si hommes et femmes sont susceptibles de prendre congé pour bébé, il n’y a pas de raison d’embaucher moins de mères, ni de les congédier par la petite porte d’en arrière.
Tiens donc : le Québec affiche depuis 2003 les hausses annuelles du nombre de naissances les plus élevées du pays. En 2006, il s’agissait même de la hausse annuelle la plus élevée en un siècle. Une autre hausse de 3 % est survenue l’an dernier aussi. Une autre coïncidence, la mise en œuvre du régime de congés parentaux en 2006…
Le marché du travail est le dernier bastion réfractaire à l’égalité entre les sexes, surtout en regard des enfants. Sinon, les élus d’à travers le monde ne se tortureraient pas les méninges à trouver le meilleur package deal de la conciliation travail-famille qui ferait remonter la cote des naissances nationale.
À un prix presque prohibitif pour les finances publiques.