Le monde des affaires est peuplé d’hérétiques. La grande débâcle qui rince l’économie mondiale révèle au grand jour de ces étourdis au profil autrefois brillant, mais dont le nom désormais peut être accolé au terme «dégénéré» défini dans les dictionnaires.
Une preuve de plus de cette hérésie : alors que la pire récession depuis Mathusalem frappe le monde, des employeurs s’engagent à ne mettre personne à la porte au cours des prochains mois. Quoi qu’il arrive, ou presque.
Le carnet de commandes est vide? Pas grave, les ouvriers, les vendeurs, et les secrétaires laveront les vitres de l’usine. Deux fois par jour, s’il le faut, pour les tenir occupés la journée durant. De la folie pure.
Ils sont crackpots ces patrons, mais aujourd’hui, alors que partout en Amérique des centaines de milliers de salariés perdent leur job, leurs employés les remercient. En les aidant à compresser les dépenses de l’entreprise le temps que l’orage passe. Et en mettant à profit leurs connaissances sur le terrain pour imaginer des manières d’être plus productifs, d’épargner ici, de gagner du temps là.
Les gars et les filles dans la section de fabrication des poutres n’ont plus rien à produire? Ils vont donner un coup de main à ceux et celles de l’entrepôt, dont le travail d’inventaire a pris un retard considérable durant la belle époque. D’autres travailleurs proposent de réduire la semaine de travail de cinq à quatre jours (accompagnée d’une baisse de salaire en conséquence). En échange, les patrons emboîtent le pas. Tiens, leurs bonis de fin d’année passent à la trappe. Ils renvoient la Lincoln de l’entreprise. Les rénos au siège social sont suspendues.
Tout ça pour ça : n’envoyer personne au chômage. Au prix parfois de déplaire souverainement aux actionnaires. «Nous sommes prêts à souffrir, y compris dans la partie sensible de la valeur de notre action en Bourse, pour sauver les jobs de notre monde», avait déclaré James F. Walker, le PDG de la société aérienne Southwest, au lendemain des attentats du 11 septembre 2001. Ses collègues des autres airlines, eux, ne se gênaient pas : la porte pour des milliers d’employés.
Chaque jour aux États-Unis, une petite minorité de travailleurs bénéficient de politiques internes, dites de no-layoff, dont l’équivalent français n’existe pas; au Québec, aucune entreprise ne les a encore envisagées. La mise à pied demeure ici la voie de garage royale pour se mettre à l’abri des intempéries économiques.
Pour Diane-Gabrielle Tremblay, professeure à la TÉLUQ et spécialiste de l’organisation du travail, ces politiques internes sont plutôt incongrues dans le monde du travail nord-américain actuel. «Vraiment?» a-t-elle réagi quand l’auteur de cette chronique lui a fait part de leur existence. «Au Québec, en dehors de conventions collectives qui peuvent inclure de telles pratiques pour une certaine période donnée, ça n’existe pas. Il s’agit de politiques que l’on retrouve davantage dans les organisations du travail en Allemagne, en Suède ou au Japon.»
En effet, une des entreprises mondialement connues à avoir appliqué de véritable no-layoff policies est le fabricant d’autos Volkswagen. Il y a aussi Toyota : les employés de ses usines du Texas et de l’Indiana n’ont pas travaillé pendant 14 semaines l’automne dernier, question de réduire le stock de voitures, mais ils ont continué à recevoir leur paye. Ils n’ont pas chômé pour autant.
Pendant cette période, ils ont suivi de la formation, et font aujourd’hui de meilleures voitures encore qu’il y a six mois.
Dans le cas de Erie Insurance, une compagnie d’assurances de la Pennsylvanie, une telle politique est en vigueur sans faille depuis avant la prise du pouvoir d’Hitler. Donc, avant même la grande dépression.
Alors que l’économie mondiale est dans la marge jusqu’au cou, Southwest persiste et ne signera aucune pinkslip, l’équivalent étatsunien de notre 4 % national. L’aciérie Nucor, en Caroline du Nord, promet itou de ne mettre personne à la porte sous prétexte de difficultés économiques. Elle a de bonnes créances à cet égard : elle a réussi à tenir cette promesse depuis 1966. Pour ThedaCare, un fournisseur de services de technologies de l’information, sa no-layoff politique vieille de 18 ans, et jamais trahie, se traduit notamment par une politique d’embauche très serrée. Autrement dit, on embauche seulement si le poste à pourvoir est vraiment nécessaire sur une longue période, et seulement si on a affaire à un candidat d’exception. En attendant la perle rare, on trouve les moyens de s’en passer. Bref, on évite le superflu avant d’avoir à couper dans le superflu.
Parce que le superflu, c’est souvent des hommes et des femmes. Et des consommateurs.