Pour un beau yacht, c’en est tout un. «L’embarcation», comme l’ex-président du comité exécutif de la Ville de Montréal Frank Zampino définit le joujou des Caraïbes de son «ami» Tony Accurso, c’est 125 tonnes de jacuzzi, de décors rehaussés de dorures, de marbre et d’une douzaine d’essences de bois.
Et 125 tonnes de preuve qu’éthiquement, tout dérape. La présence de Frank Zampino sur la pharaonique embarcation, comme celle du président de la FTQ Michel Arsenault, n’est en rien interdite. Et que dire de l’ancien ministre de la Santé Philippe Couillard, dont le nouvel employeur bénéficie des modifications apportées à la loi sur la santé au moment même où le ministre discutait avec l’entreprise concernée de son futur emploi? Là encore, le Commissaire au lobbyisme du Québec n’y a rien vu à redire. Toutes les règles ont été respectées.
Les dirigeants d’entreprise se versent des millions en primes tout en licenciant 10 employés ici, 10 autres là au nom de la saine gestion. C’est la norme.
Cela clôt le débat? Pas une miette! Au contraire, le problème reste entier : nous sommes devant des manques d’éthique intenables, qui ne se limitent pas seulement aux cas mentionnés, mais qui s’observent dans tous les milieux de travail. Tous les coups sont permis, pourvu que rien ne les interdise.
On nage dans la confusion la plus visqueuse qui soit. Entre déontologie et éthique, on a tendance à croire que les deux se valent, sauf que la première est un peu moins sucrée que la seconde. Or, ce n’est pas le cas. La première permet de sanctionner les malfrats, la seconde, de vivre ensemble.
Depuis le début de la crise économique, les appels en vue d’obtenir une régulation plus serrée du travail des financiers fusent. Comme il y a quelques années, les fraudes monumentales d’Enron ont permis de renforcer la déontologie comptable. Mais cela n’a pourtant pas empêché les scandales et les crimes économiques de se succéder au même rythme qu’avant.
Alors, quoi? Ce n’est pas les règles et les lois qui manquent : nous avons même atteint des niveaux de régulation d’une sophistication inouïe. C’est le défaut d’une culture éthique, chez les commis d’entrepôt comme chez les membres de conseils d’administration de multinationales et les ministres. Chez Enron, comme dans l’entourage de Vincent Lacroix et de Bernie Madoff, des gens savaient, mais se taisaient. La dénonciation est venue lorsque ces aventures se sont mises à mal tourner.
Sherron Watkins, l’employée à l’origine de la dénonciation chez Enron, a travaillé dans les bureaux de la compagnie pendant 11 ans avant de faire éclater le scandale. Tout le temps qu’Enron engrangeait une fortune illégalement, elle n’a rien dit. Mais quand l’entreprise a commencé à perdre de l’argent, elle a parlé.
Devant des cas flagrants de crimes économiques, Sherron Watkins s’est tue. Ainsi, son jugement moral lui a dit que c’était tolérable tant que son intérêt personnel était préservé.
Qu’on en soit à verser des primes représentant 120 % du salaire des traders de la Caisse de dépôt – et chez des courtiers de firmes privées – pour qu’ils atteignent les meilleurs rendements possible, ça démontre qu’on ne compte plus sur leur éthique dans l’exercice de leur job. Ils ont un salaire pour faire un job : faire fructifier nos avoirs au maximum, sans en risquer l’essentiel. Mais on leur offre en plus des primes pour faire exactement la même chose. Devant une possibilité de revenus de 120 000 $ de plus, ils ont joué du PCAA en veux-tu, en v’là… Avec de telles primes à la clé, ce n’est plus la recherche du bien commun qui alimente leurs actions, mais la possibilité d’un gain personnel. Et dans ce cas-ci, largement au détriment du bien commun.
Autre preuve que l’éthique a foutu le camp, ce sont toutes les nouvelles lignes info-dénonciation anonyme que l’on trouve dans bien des entreprises. Elles n’ont rien d’un outil éthique, malgré les apparences. C’est même tout le contraire. Ces systèmes étaient des outils privilégiés par les régimes soviétiques et la Gestapo. L’ombudsman de la Ville de Montréal condamne la ligne antifraude annoncée par le maire Gérald Tremblay. «Il faut faire très attention de ne pas faire la promotion d’une culture de suspicion et de délation : ça nuit beaucoup à la qualité du milieu du travail», a déclaré Johanne Savard. Suspicion, délation, autant de fientes qui sont tout sauf éthiques, bénies par l’employeur dans ses milieux de travail.
En attendant une ère éthique, méfiez-vous de votre prochain.