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C’est à se demander pourquoi les dirigeants syndicaux luttent tant contre la privatisation de l’État. Pour la énième fois, ils érigent en totem les «tellement meilleurs salaires» du secteur privé comme base de négociation avec le gouvernement québécois.
Et le totem est si beau cette fois-ci qu’il a convaincu tous les dirigeants syndicaux appelés à négocier les prochaines conventions collectives des 475 000 employés de l’État d’empoigner la même hache de guerre contre l’ennemi unique : le gouvernement Charest.
Citant un écart salarial de plus de 5,2 % en faveur des salariés des entreprises privées comptant 200 employés et plus, les centrales syndicales réclament une correction de la paye du serviteur de l’État.
Il est ici uniquement question de paye, pas de la rémunération complète, qui inclut l’apport de l’employeur au fonds de retraite, les vacances payées, les congés de maladie, les assurances collectives. Au bout de ça, l’écart se comble, et déborde même au profit des employés de l’État : 4,2 % de plus.
Il faut reconnaître cependant que les païens non syndiqués sont inclus dans cette dernière statistique. Si on les exclut, et qu’on ne se compare qu’avec les kamarades syndiqués du secteur privé pour la rémunération complète, l’écart défavorisant les frères du public demeure élevé. Soit plus de 12 %.
Pour le front syndical, difficile de convaincre la jeunesse d’envisager une carrière dans le public avec une telle paye. Là-dessus, il faut donner raison aux syndicats : la fonction publique, malgré des dizaines de rapports, de plans d’action et d’engagements, ne se renouvelle pas. L’État a beau ne remplacer qu’un départ à la retraite sur deux, faut toujours bien qu’il y ait des candidats pour celui qui reste. La proportion des jeunes de moins de 35 ans dans les effectifs réguliers de la fonction publique est passée de 10,2 % en 2003-2004 à 9,2 % en 2006-2007.
Les nouvelles générations de travailleurs se serviraient de la fonction publique comme d’un tremplin vers les pâturages plus verts du secteur privé, déplore le Syndicat de la fonction publique québécoise. La moitié des recrues quitteraient l’État au bout de cinq ans. Bref, une sorte de McJob en attendant de pouvoir entrer dans le vrai monde du travail. C’est l’un des arguments centraux dont comptent se servir les négociateurs syndicaux : pour des forces fraîches, il faut améliorer la paye.
Et si la paye n’était pas le facteur déterminant? Un salaire moyen pour ceux qui n’ambitionnent pas de sortir de la moyenne anonyme, c’est peut-être bon, mais pour les plus ambitieux…
Dans le public, tout est tellement conventionné que seule l’ancienneté, ou presque, permet d’accéder aux emplois et aux promotions. C’est le vieux modèle syndical hérité des luttes des années 1960, époque où aucune compétence particulière ne caractérisait les employés, qui étaient à peu près interchangeables.
Aujourd’hui, la nouvelle génération de travailleurs est plus formée, elle a des compétences recherchées et particulières. Elle ne veut pas s’embarrasser d’un syndicat qui lui dictera comment travailler et qui décidera qui mérite d’accéder aux meilleurs jobs. Dans le système actuel, ceux qui entrent dans la fonction publique peuvent mettre de 10 à 30 ans avant d’atteindre des postes importants, voire simplement permanents.
Après cela, les syndicats se demandent pourquoi les jeunes ne leur accordent plus leur confiance. «Le militantisme syndical n’est pas un réflexe naturel pour la présente génération de jeunes travailleurs. C’est un constat dans nos milieux de travail», déplorait récemment la présidente de la Fédération du personnel de soutien de l’enseignement supérieur, affiliée à la Centrale des syndicats du Québec, Marie Racine. Tiens donc.
Peut-être que la solidarité de ces nouvelles générations signifie avoir de l’espace pour l’initiative, l’effort supplémentaire, et obtenir de la reconnaissance pour la qualité de leur travail et que leur compétence se traduise en dollars et en responsabilités. Pas seulement en longévité dans le même emploi.
Si les syndicats veulent réellement retrouver l’esprit de la Révolution tranquille dans la fonction publique, époque où Bernard Landry, à peine âgé de 23 ans, négociait la nationalisation de l’électricité au nom de René Lévesque, et Jacques Parizeau (même pas 35 ans) mettait sur pied la Caisse de dépôt et placement, certaines vaches sacrées devront être sacrifiées. Le chéquier ne sera pas suffisant.