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Analyse

Magazine Jobboom
Vol. 10 no. 7
août 2009

Retour au Moyen Âge

Chialons pour chialer, la raison en est suffisante : alors que les opposants à un contrôle plus serré des salaires et bonis versés aux dirigeants d’entreprise et aux financiers s’efforcent de ridiculiser cette idée au nom du talent qui se paie, voilà qu’une entreprise de Montréal récompense ses dirigeants pour tout le contraire.

CAE, le géant mondial du simulateur, s’est engagé l’été dernier auprès de deux de ses vice-présidents à leur remettre la coquette somme d’un million de dollars chacun si l’un ou l’autre n’est pas promu pdg. «Cher v.-p., si une analyse fine de votre candidature révèle votre inaptitude à diriger notre entreprise, vous recevrez le magot promis en guise de récompense.»

C’est à peu près ce que confirment les relations de presse de CAE, en expliquant que cette prime à la limitation de capacité s’inscrit dans la philosophie de gestion des ressources humaines visant la rétention du personnel en place.

Bref, les salaires hors contrôle des dirigeants ne traduisent plus seulement leurs compétences si rares et uniques dans toute la stratosphère, mais aussi leur incompétence, probablement tout aussi rare et unique dans toute la stratosphère. L’important pour les conseils d’administration est de pouvoir rémunérer les amis en poste, en toute liberté.

À en juger d’après les avis d’observateurs locaux comme l’Institut économique de Montréal, de calibre mondial comme les chroniqueurs du magazine britannique The Economist, ou encore d’analystes des grandes écoles commerciales, il y a à travers le monde en ce moment une vaste campagne orchestrée par les tenants du tout-au-marché contre les différents scénarios de contrôle des salaires des dirigeants d’entreprise, des banquiers et des financiers.

S’il est vrai qu’on ne peut imputer qu’au seul facteur de la rémunération des pdg la pagaille financière des dernières années, il n’en reste pas moins que la croissance de leurs revenus a sapé le lien de confiance qui les unissait au reste du peuple. Quand leurs revenus croissent 10 fois plus vite que ceux de la masse sur une période de 40 ans, et 4 ou 5 fois plus vite que l’économie, autrement dit, quand la masse boit la tasse depuis l’époque de gloire de Led Zeppelin, alors qu’on s’empiffre en cochon à l’autre bout du spectre, ça coince, socialement.

À plus forte raison quand ceux qui s’opposent à la limitation de la paie des hauts cadres s’évertuent en même temps à appeler à une réduction des conditions d’emploi et des avantages sociaux pour les travailleurs. Les appels à la frugalité à l’endroit des travailleurs fusent, au nom du réalisme économique!

À les écouter, augmenter les bénéfices de l’assurance chômage crée du chômage, augmenter le salaire minimum cause de l’inflation et du chômage, bonifier les droits syndicaux entraîne du chômage, de l’inflation et du désordre. Bref, la cagnotte, c’est pour nous, pas pour vous.

Parallèlement, bien des secteurs de l’économie souffrent d’une pénurie de main-d’œuvre qualifiée. Très souvent, ces secteurs sont ceux qui offrent des salaires à peine décents compte tenu de l’expertise exigée. Qu’on ne vienne pas s’étonner de ne trouver personne alors qu’on n’offre pas plus de 10 ou 20 $ l’heure pour des emplois exigeant des diplômes parfois universitaires, du bilinguisme, sinon du trilinguisme, des certifications privées hyper spécialisées genre Micromou XPPP. Au sommet de la hiérarchie, les insaisissables compétences des présidents et vice-présidents servent de prétexte aux salaires versés, alors qu’en bas, les compétences tant exigées ne peuvent servir d’étalon de mesure à la rémunération. J’ai manqué un épisode, je crois…

Selon cette logique, les pénuries de main-d’œuvre de certains secteurs d’emploi ne seraient nullement attribuables aux salaires offerts. Ce serait plutôt la faute à l’État (encore lui) qui fait défaut de fournir la main-d’œuvre (aux frais des contribuables) en surplus pour ces jobs à 12 $ l’heure. Un haut fonctionnaire dans une région en mal de main-d’œuvre débrouillarde m’avait déjà avoué la vérité toute crue : les employeurs ne paient pas assez, c’est pour ça qu’il y a des postes vacants. Mais personne parmi les principaux concernés n’osera le clamer publiquement.

Liberté de décadence pour les dirigeants, et liberté surveillée pour les sujets. C’est assez féodal. Et donc pas très XXIe siècle.


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Québec

42,8 %


Situation de l’emploi :
Défavorable

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