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Dossiers chauds

Villes en péril

Elles vivent aux crochets de géants industriels et se dépeuplent au profit des centres urbains. Aux prises avec l’épuisement de leurs ressources naturelles, elles luttent pour que leur nom ne soit pas rayé de la carte. Au terme d’une enquête exhaustive, le Magazine Jobboom a établi la liste d’une dizaine de communautés québécoises au futur incertain, des drames locaux qui interpellent le Québec tout entier.

recherche et rédaction
Marie-Hélène Proulx
coordination
Éric Grenier et Annick Poitras


Magazine Jobboom
Vol. 7 no. 3 mars 2006


Marie Gagné n’avait pas 20 ans quand elle s’est installée à Lebel-sur-Quévillon, paradis de la mouche noire et de l’épinette enclavé dans le territoire de la baie James, à huit heures de Montréal. Embauchée par la compagnie Domtar comme technicienne comptable, elle s’est impliquée à fond pendant 32 ans dans ce village de descendants de bûcherons.

Aujourd’hui, Marie remet tout en question. Car Domtar, pilier de cette ville mono-industrielle, vacille sur son socle. En novembre dernier, l’usine de pâtes et papiers a licencié temporairement 675 travailleurs, dont Marie. Un coup dur pour les 3 120 citoyens, qui dépendent en majorité de la compagnie québécoise pour mettre du beurre sur leur pain.

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Lock-out déguisé pour forcer les employés à accepter des baisses de salaire, comme le croit le syndicat? Ou mauvaise conjoncture économique, comme le soutient la compagnie? Peu importe : Marie en a ras le bol. «Je suis tannée de vivre dans l’insécurité perpétuelle. Comme j’ai quatre enfants et que je suis seule, j’ai besoin d’un emploi stable. J’ai donc refait mon curriculum vitæ pour tenter ma chance ailleurs. De toute façon, mes enfants n’ont pas beaucoup d’avenir ici. Je préférerais m’installer dans une ville plus importante afin qu’ils puissent étudier.»

Quand une localité est située à l’extérieur du triangle d’or formé par Québec à l’est, Gatineau à l’ouest, Sherbrooke au sud, et Montréal en son centre, elle risque de faire partie du cercle des damnées.

Simon Leclerc, opérateur chez Domtar, a aussi été mis à pied en novembre. Avec un enfant à nourrir et un autre en chemin, il songe à quitter Lebel-sur-Quévillon. «Tout ce que je veux, c’est travailler, peu importe le domaine. J’irai là où il y a de l’ouvrage.»

Lebel-sur-Quévillon n’est pas la seule municipalité qui risque de voir ses citoyens plier bagage, s’il faut en croire les spécialistes. Partout dans le Québec excentrique, qui s’étale à des heures des centres urbains et qui compte surtout sur la forêt et les mines pour survivre, des villes dégringolent. On pense notamment à Parent, Asbestos, Témiscaming, La Baie, Matagami, Baie-Comeau, Sayabec, New Richmond, qui marchent aussi sur la corde raide (voir encadrés).

Go South
En fait, ces petits coins de pays ne sont plus tout à fait dans le coup. Car à l’heure actuelle, c’est dans les centres urbains que l’emploi se crée. «Les tendances lourdes de notre économie – la mondialisation, les technologies de l’information, l’économie du savoir, la transition démographique – favorisent les centres urbains [c’est-à-dire les grandes régions métropolitaines et les villes de taille moyenne dans les régions périphériques]», affirme Marcelin Joanis, économiste et chercheur au Centre interuniversitaire de recherche en analyse des organisations (CIRANO).

C’est que le nouveau modèle économique est d’abord axé sur la connaissance et l’innovation et promet des jours dorés au secteur tertiaire (informatique, finances, ingénierie, sciences, etc.). Or, ces créneaux se développent principalement dans les grandes villes, en raison de la présence de centres de recherche universitaires, de la disponibilité d’un important bassin de main-d’œuvre qualifiée et de la proximité de la frontière américaine, des grands axes routiers et de la voie maritime du Saint-Laurent.

Ainsi, quand une localité est située à l’extérieur du triangle d’or formé par Québec à l’est, Gatineau à l’ouest, Sherbrooke au sud, et Montréal en son centre, elle risque de faire partie du cercle des damnées. Car ces petites villes survivent surtout grâce aux secteurs primaire et secondaire, l’exploitation et la transformation première de la forêt ou d’un minerai, par exemple. Pour ne rien arranger, elles sont souvent plantées au milieu de nulle part, à des kilomètres de rien.

«Pour la période de 1991 à 2001, on a constaté que 70 % des 138 municipalités de moins de 5 000 habitants qui sont à vocation minière étaient en stagnation ou carrément en déclin au chapitre de l’emploi. Ce chiffre s’élève à 80 % pour les 211 municipalités qui sont à vocation forestière», explique Marc-Urbain Proulx, spécialiste des affaires régionales et professeur titulaire au Département des sciences économiques et administratives à l’Université du Québec à Chicoutimi.

NO 1
Baie-Comeau (Côte-Nord)
* Fondée en 1934
* Population : 22 793

• L’aluminerie Alcoa est le poumon économique de la ville. Or, si le gouvernement ne garantit pas à la compagnie un tarif fixe sur les coûts d’électricité, celle-ci refusera de moderniser ses salles de cuves Soderberg, dont la technologie n’est plus conforme aux nouvelles normes environnementales qui seront en vigueur à partir de 2010. La fermeture des salles de cuves ferait disparaître 900 emplois directs. Notons que près de 5 000 emplois directs et indirects dépendent de l’aluminerie.

• Huit cents personnes travaillent pour Abitibi-Consolidated, une papetière dont les finances sont actuellement éprouvées par la force du dollar canadien, le coût de la fibre de bois et le prix élevé du baril de pétrole.

• La population de Baie-Comeau a subi une diminution de 10,9 % depuis 1998; l’Institut de la statistique du Québec prévoit qu’un déclin de 20,3 % se produira entre 2001 et 2026.

• Un programme de relance commerciale et industrielle de quatre millions de dollars a été mis sur pied pour diversifier l’économie de la ville. Aucun projet n’est encore sur la table, mais les négociations se poursuivent avec des promoteurs, soutient le maire Ivo Di Piazza. «L’année 2006 sera une année charnière pour nous.»

• Un projet de 14 millions pour relier le parc industriel de la ville à la voie ferrée du port de Baie-Comeau a été annoncé en février dernier.


NO 2
Sayabec (Bas-Saint-Laurent)
* Fondée en 1894
* Population : 1 877

• Le fabricant de panneaux de bois Uniboard Canada a mis à pied la moitié de ses 400 employés en septembre 2005, alors qu’il avait modernisé ses installations il y a 3 ans au coût de 120 millions de dollars. Trente-deux pour cent de la population active de Sayabec travaillait à Uniboard jusqu’en septembre. «Deux cents emplois directs abolis à Sayabec, ça équivaut à 200 000 emplois à Montréal, explique la mairesse Danielle Marcoux. Mille emplois indirects sont aussi en jeu en ce moment à la suite des compressions chez Uniboard.»

• «La population est très inquiète, affirme Danielle Marcoux. Depuis septembre, on est passé de 1 932 à 1 877 habitants. Les gens déménagent… Mais on tente de limiter les dégâts. On a mis sur pied un comité de relance et on tente de voir quel genre d’entreprises pourrait s’implanter ici. Pour le moment, il n’y a pas de projet sur la table.»


NO 3
Asbestos (Estrie)
* Fondée en 1899
* Population : 6 695 (11 000 dans les années 1980)

• En 1879, un gisement d’amiante chrysotile est découvert, monopolisant dès lors l’économie de la région.

• La ville a été durement frappée par les revers de la mine d’amiante Jeffrey, aujourd’hui propriété de JM Asbestos, qui ne fonctionne plus que cinq mois par année. Il y a 30 ans, la mine générait 3 000 emplois. De nos jours, elle n’en offre plus que 300.

• La ville a également été ébranlée par la fermeture de l’usine de magnésium Magnola en 2003, qui a entraîné 300 mises à pied, en plus de fragiliser des emplois indirects, après seulement 30 mois d’activité.

• Selon le maire Jean-Philippe Bachand, il y a peu de culture entrepreneuriale à Asbestos, les citoyens ayant l’habitude de travailler pour un seul employeur qui paye grassement.

• Avec une population âgée en moyenne de 45,2 ans, Absestos est la troisième plus «vieille» ville du Québec.

• «L’hémorragie est passée et la ville commence sa période de réhabilitation», affirme le maire, confiant. Il rêve de faire d’Asbestos «la plaque tournante en environnement d’ici à 10 ans», en créant un grand parc industriel vert.

• Première ville à bénéficier du programme gouvernemental FIER (Fonds d'intervention économique régional), Asbestos a reçu près de trois millions de dollars depuis 2005. Jusqu’à maintenant, trois projets d’entreprise ont été réalisés : Groupe VR2, une compagnie de textiles (30 emplois), Usinage Pro 24, spécialisée en transformation métallurgique (de 8 à 12 postes), Polylab-LTI, laboratoire spécialisé en environnement (8 emplois).

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