Le taux de chômage des jeunes de 15 à 24 ans est également plus élevé dans les régions périphériques que partout ailleurs au Québec (en 2003, il s’élevait à 19 %, contre 14 % pour l’ensemble des jeunes Québécois).
Ajoutons à cela un sérieux déclin démographique, qui s’explique en partie par le couplé formé par le vieillissement naturel de la population et l’exode des jeunes vers les grands centres. Entre les recensements de 1996 et de 2001, l’ensemble des six régions périphériques québécoises a vu sa population décroître de 35 000 âmes, ce qui constitue une baisse totale de 3,9 % pour l’Abitibi-Témiscamingue, la Côte-Nord, la Gaspésie–Îles-de-la-Madeleine, le Nord-du-Québec, le Saguenay–Lac-Saint-Jean et le Bas-Saint-Laurent. Selon l’Institut de la statistique du Québec, ces mêmes régions suivront un régime minceur sévère d’ici à 2026, avec des pertes de population au-dessus de 18 % pour la Côte-Nord et la Gaspésie, notamment.
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Ce qui laisse croire à l’économiste Fernand Martin, dans un rapport sur les enjeux contemporains des politiques de développement économique au Québec (CIRANO, 2005), que certaines petites agglomérations pourraient simplement mourir… de vieillesse.
Certaines villes à l’extérieur des régions-ressources doivent déjà composer avec les conséquences tangibles du déclin démographique. À Asbestos (Estrie), où la population est l’une des plus âgées de la province, les têtes grises dominent le paysage. «Quand je me promène avec ma petite-fille au centre commercial, c’est l’événement du siècle tellement les gens n’ont plus l’habitude de voir des jeunes. Un landau, ça sort vraiment de l’ordinaire!» rigole Céline Audy, une résidente de cette ville minière. «À vrai dire, Asbestos n’est pas un endroit attirant pour les jeunes. Quand il y a des festivals, il faut baisser le son de la musique parce que ça dérange les centres d’accueil autour!»
Quand le colosse s’effondre
Déjà fragilisées, les régions périphériques font face à un autre écueil, peut-être plus grave encore : leurs biens précieux s’épuisent. Forêt, minerai, poissons.
«On a atteint, parfois même dépassé les limites d’exploitation de certaines de nos ressources naturelles, par rapport aux demandes de production qui croissent sans cesse. Je pense surtout aux forêts, comme l’a constaté le rapport Coulombe. Ainsi, plusieurs scieries vont fermer dans les prochains mois», affirme Mario Polèse, économiste titulaire de la Chaire de recherche du Canada en études urbaines et régionales et professeur à l’INRS.
Vrai que les mauvaises nouvelles s’accumulent pour les papetières. Tembec, Smurfit-Stone, Domtar, Cascades, Kruger, Abitibi-Consolidated et SFK Pâte subissent des pertes financières à donner le vertige. Ce qui se traduit par d’importantes coupes de postes : en 2005, 4 040 emplois forestiers ont été perdus au Québec, selon le ministère des Ressources naturelles et de la Faune.
La situation peut devenir dramatique pour la population des villages qui vivent essentiellement d’une grande compagnie exploitant la ressource naturelle, que ce soit le bois ou un minerai. C’est parfois même l’entreprise qui a littéralement donné naissance à la ville. Ainsi, Témiscaming a été fondée en 1921 par la papetière Riordon Pulp and Paper. Cette dépendance vis-à-vis d’un employeur rend ces villes vulnérables, même si elles sont aujourd’hui prospères. Sept-Îles est un exemple; Mont-Tremblant aussi (voir encadrés).
«Qu’advient-il des villes mono-industrielles quand l’entreprise qui les nourrit s’effondre? De quoi vivent le coiffeur, l’épicier et le dentiste quand tous leurs clients n’ont plus de travail? Dans les cas extrêmes, le gouvernement met la clé sous la porte : c’est ce qui est arrivé à Shefferville et à Gagnonville au début des années 1980», affirme Bernard Vermot-Desroches, professeur à l’Université du Québec à Trois-Rivières et spécialiste du développement local et régional.
Mais ces décisions radicales ne sont pas sans conséquence. Parlez-en à Joël Harrisson, l’actuel maire de Mont-Joli. Né à Gagnonville, il garde un souvenir amer de la destruction de son village natal de 3 000 habitants, alors qu’il avait 20 ans. Construites autour d’une mine de fer, toutes les maisons ont été rasées lorsque l’exploitation du gisement a cessé, en 1985. Aujourd’hui, sur les terrains de la ville enterrée, la taïga a pris ses aises. Seule une parcelle de route bordée d’un trottoir vétuste a survécu.
«Les gens étaient en détresse totale lorsqu’on a annoncé la fermeture de la ville. Certains se sont même suicidés. On avait l’impression de perdre nos repères, nos racines, nos amis. Je me rappelle avoir fait le tour des maisons une dernière fois avec mes parents, qui étaient profondément émus. On est resté nostalgique de cette époque : les anciens citoyens se retrouvent encore tous les cinq ans, le temps d’un week-end.»
Les dégâts du «méga»
La situation n’est guère plus reluisante dans de nombreuses agglomérations rurales, dont l’économie est pourtant relativement diversifiée. Deux exemples cités par Marc-Urbain Proulx : Péribonka, au Lac-Saint-Jean, et Saint-Louis-de-France, en Mauricie.
«Ne sous-estimons pas l’impact parfois négatif qu’ont eu sur la prospérité locale l’amélioration du transport routier depuis 20 ans ou la venue des grandes entreprises de production et de grandes chaînes commerciales à la Wal-Mart, explique-t-il. Auparavant, la plupart des villages avaient leur abattoir, leur magasin général, leur boulangerie, leur laiterie. Comme le réseau routier et les véhicules étaient moins fiables, on ne se déplaçait pas beaucoup à l’extérieur. Le village était donc autosuffisant sur le plan économique.»
Aujourd’hui, de grosses compagnies se sont installées dans les moyens et grands centres urbains environnants, comme Trois-Rivières, Amos ou Rivière-du-Loup. Équipés à la fine pointe de la technologie, ces géants font la vie dure aux petits commerces de village. Prenez l’exemple du fermier, qui peut désormais se déplacer sur des routes plus sécuritaires. Il amène ses bêtes au méga-abattoir, situé pourtant à des centaines de kilomètres de chez lui. La viande revient dans son village déjà transformée, prête à être vendue au supermarché. Du coup, c’est le petit abattoir de Saint-Clin-Clin qui vient de perdre un client. Et combien d’autres.
NO 4
Parent (Mauricie)
* Fondée en 1913, devenue un arrondissement de La Tuque en 2003.
* Population : 326
• Petit village à 150 km à l’ouest de La Tuque, où 75 % de la population active travaille à la scierie Kruger. La compagnie n’y a pas annoncé de coupes de postes, mais l’appréciation du dollar canadien, la hausse du coût de l’énergie et le ralentissement du marché mettent l’entreprise à rude épreuve, comme l’ensemble de l’industrie forestière. «On entend des rumeurs de mises à pied de temps en temps, mais pas plus», affirme Michel Lachance, conseiller de l’arrondissement de Parent et opérateur de machinerie lourde chez Kruger. «C’est certain que si la compagnie fermait, on serait dans l’eau chaude.»
• Difficilement accessible, loin des grands axes routiers (plus de 200 km au nord de la Route 117, le seul lien routier), ce village est une véritable communauté de la brousse. Pas de cinéma, pas de bibliothèque, pas de centre commercial. «À part le travail, il n’y a pas grand-chose, admet Michel Lachance. J’essaie d’améliorer les loisirs en ce moment.»
• Michel Lachance souhaite diversifier l’économie du village afin qu’il puisse survivre à une éventuelle fermeture de Kruger. «Je suis très attaché à Parent et j’aurais beaucoup de peine s’il fermait. C’est pourquoi je m’implique dans le conseil municipal. On pourrait développer son potentiel récréotouristique, sur le plan de la chasse et de la pêche, notamment. Il y a aussi des possibilités de développement grâce à une mine de mica.»
NO 5
La Baie (Saguenay–Lac-Saint-Jean)
* Fondée en 1838, fusionnée en 2001 à la ville de Saguenay.
* Population : 19 000
• La fermeture de la papeterie Port-Alfred d’Abitibi-Consolidated en 2003, qui embauchait 650 personnes, a fait très mal. Au total, 780 emplois directs et indirects ont été perdus (au prorata, c’est l’équivalent de 47 000 emplois à Montréal).
• «Notre économie repose en grande partie sur la forêt. Alors oui, on a des problèmes en ce moment, affirme le directeur de l’arrondissement, Denis Coulombe. C’est pourquoi on fait des pressions auprès du gouvernement pour avoir un fonds de développement économique. On n’a pas encore reçu un sou depuis la fermeture de Port-Alfred. Malgré tout, je ne crois pas que La Baie soit en péril. Dans la communauté, la solidarité règne et le climat est loin d’être morose.»
• La base militaire de Bagotville est le principal employeur de l’arrondissement de La Baie, avec ses 1 200 militaires et ses 250 civils. Elle rapporte 100 millions de dollars par année en retombées économiques à Saguenay. Des hauts gradés des Forces armées à Ottawa songent à la fermer et à rapatrier les avions de combat CF-18 à Mirabel. Le premier ministre Stephen Harper a cependant déclaré en début d’année qu’il souhaitait ajouter un bataillon de 650 hommes à Bagotville. Néanmoins, Denis Coulombe demeure «soucieux de l’avenir de la base», se rappelant l’exemple du Collège militaire de Saint-Jean, fermé en 1995 peu de temps après que le gouvernement y eut fait des investissements.
NO 6
Témiscaming (Abitibi-Témiscamingue)
* Fondée en 1921 par la papetière Riordon Pulp and Paper (ancêtre de Tembec)
* Population : 2 843
• La forestière Tembec est le principal employeur de la ville depuis 1973. Elle y a son siège social. Elle emploie 1 100 personnes, soit 80 % de la population active de cette localité. Or, le géant vacille. En janvier 2006, il a annoncé une perte de 74,9 millions de dollars, à son premier trimestre seulement! En fait, la société est au bord de la faillite. En février, la direction de Tembec a aussi précisé que cinq de ses usines n’étaient pas rentables et qu’il y aurait des restructurations pour réduire les coûts de production. Le maire de la ville, Philippe Barette, ne sait pas si l’usine de Témiscaming fait partie des maillons faibles. «Mais je suis sûr à 99,99 % que la compagnie ne fermera pas», ajoute-t-il, confiant.
• La ville a quelques projets de diversification économique : l’élevage de truites arc-en-ciel dans l’eau chaude rejetée par Tembec, la construction de barrages et de minicentrales hydroélectriques, et le tourisme.
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