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Dossiers chauds

Villes en péril (suite)


Magazine Jobboom
Vol. 7 no. 3 mars 2006

Adieu veaux, vaches, cochons?
Une autre menace plane, en particulier sur les villes à vocation agricole : la plainte que prépare l’Argentine contre l’industrie laitière canadienne auprès de l’Organisation mondiale du commerce (OMC).

«Si les Argentins parviennent à libéraliser le marché du lait en obtenant un gain à l’OMC, de sorte qu’ils puissent exporter leurs produits laitiers chez nous, ça va faire très mal», prévient Sylvain Turcotte, chercheur au Groupe de recherche sur l’économie et la sécurité à l’Université du Québec à Montréal.

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«Jamais nous ne parviendrons à produire du lait à moindre coût qu’eux, tout comme les usines de textile du Québec n’arrivent plus à concurrencer la production de vêtements en Chine, poursuit-il. Résultat : de nombreux agriculteurs devront abandonner leurs activités et le niveau de vie baissera nettement dans les campagnes québécoises, notamment dans la vallée du Saint-Laurent et en Montérégie.»

L’économiste est catégorique : l’Argentine a beaucoup de chances de remporter la partie contre le Canada. Et ce n’est pas fini : d’ici à 10 ou 15 ans, la production de céréales pourrait aussi connaître de sérieuses difficultés au Québec et au Canada, prévoit Sylvain Turcotte. «Dans l’hémisphère sud, il y a des pays très portés sur l’agriculture, et leurs coûts de production sont très inférieurs aux nôtres. On ne fait pas le poids. À long terme, nous devrons trouver d’autres vocations à nos fermes.»

Fermer boutique
Bref, les soucis s’accumulent dans nos milieux ruraux. Doit-on conclure que les citoyens feraient mieux de préparer leurs valises et de raser leurs villages? Après tout, est-ce réaliste de maintenir en vie des municipalités de 1 200 âmes qui dépendent de l’assurance-emploi plusieurs mois par année?

«Le grand défi, c’est de changer la mentalité de boîte à lunch dans les municipalités qui ont toujours été à la remorque d’un seul gros employeur.»
— Mario Polèse, économiste

«Pas question de fermer les régions, assure Pierre Cléroux, sous-ministre adjoint au ministère du Développement économique, de l’Innovation et de l’Exportation. Beaucoup de gens sont profondément attachés à leur petite ville et ne veulent pas s’installer à Montréal ou à Québec. C’est vrai que l’économie est en transition en ce moment, mais chaque région présente des forces, et il y a moyen de les exploiter.»

Soit. Mais comment? «Diversification économique.» D’Asbestos à Matagami, en passant par New Richmond et Sayabec, cette formule magique est sur toutes les lèvres. À Baie-Comeau, municipalité de la Côte-Nord dont l’économie est intimement liée à l’imposante aluminerie Alcoa, on vient par exemple de mettre sur pied un programme de relance industrielle de quatre millions de dollars pour inciter promoteurs industriels et commerçants à venir s’installer. «Notre volonté première est de ne plus être dépendants de l’exploitation des ressources naturelles, affirme le maire de Baie-Comeau, Ivo Di Piazza. Rien n’est encore concret, mais on négocie avec des promoteurs. Tout va se jouer en 2006.»

Tout un arsenal
Ainsi, les gouvernements provincial et fédéral mettent le paquet pour favoriser la création d’entreprises en région. Congé fiscal de 10 ans pour les PME qui s’implantent, Fonds d’intervention économique régional (FIER), programme d’Action concertée de coopération régionale de développement (ACCORD), Centres locaux de développement, Carrefours de la nouvelle économie, Sociétés d’aide au développement des collectivités… Alouette.

Depuis 2005, le gouvernement Charest prévoit même des mesures spéciales pour réparer les pots cassés, comme le Fonds d’aide aux municipalités mono-industrielles de 30 millions de dollars sur 3 ans alloué dans le budget 2005-2006.

De plus, le ministère québécois du Développement économique, de l’Innovation et de l’Exportation a mis sur pied un réseau de veille dans les villes mono-industrielles. Des agents du gouvernement travaillent de concert avec l’entreprise principale et interviennent quand elle est en difficulté financière. Par exemple, ils aident l’employeur à repositionner son produit ou à revoir ses stratégies de marketing. Par ailleurs, le ministère a refusé de divulguer au Magazine Jobboom le nom des villes qu’il juge à risque et n’a pas voulu s’avancer quant à leur nombre.

Cela dit, aussi abondantes soient-elles, ces stratégies gouvernementales ne font pas l’unanimité. «On ne sent pas qu’il existe un plan de match précis pour faire face aux problématiques des régions-ressources, affirme le maire de Baie-Comeau, Ivo Di Piazza. Qu’est-ce que le gouvernement entend faire, par exemple, par rapport aux perspectives démographiques pessimistes? N’y a-t-il pas lieu d’avoir une politique dynamique d’occupation du territoire? On pourrait, par exemple, donner des crédits d’impôt aux jeunes qui reviennent s’établir dans leur région natale après leurs études.»

Ivo Di Piazza déplore aussi les fouillis administratifs engendrés par les programmes d’aide. «Les entrepreneurs perdent leur latin quand vient le moment d’avoir recours à ces fonds. Ils ne savent pas quel programme choisir, à qui s’adresser et comment remplir les formulaires compliqués.»


NO 7
Matagami (Nord-du-Québec)
* Fondée en 1963
* Population : 1 935

• La fermeture de la mine de zinc Bell-Allard de Noranda en novembre 2004 a entraîné la mise à pied de 224 personnes; 85 % d’entre elles ont depuis retrouvé du travail. «Certains mineurs laissent femme et enfants derrière pendant plusieurs semaines pour aller travailler à la Société minière Raglan, dans le Grand-Nord, précise le maire de Matagami, René Dubé. D’autres ont trouvé des emplois nettement moins rémunérés chez des entrepreneurs locaux, comme des compagnies de transport ou d’entretien général. Ces situations ne sont pas faciles pour les travailleurs. Des pourparlers sont en cours avec le nouveau propriétaire de Noranda, Falconbridge, pour rouvrir la mine. Ça suscite des espoirs dans la communauté.»

• L’économie de la ville roule actuellement grâce à la scierie Domtar, qui emploie 200 personnes. Or, la compagnie est vulnérable en raison de la crise qui sévit dans le secteur forestier.

• Un projet d’usine de «bûches écologiques» pour foyers a été déposé (l’identité du promoteur ne peut pas encore être dévoilée), tandis qu’un autre promoteur évalue la possibilité d’exploiter le sol argileux. Matagami mise aussi sur les activités récréotouristiques.

• Depuis août 2005, la ville bénéficie d’un fonds du gouvernement provincial de 500 000 $ pour relancer son économie.

• «Même si on sait que la ville pourrait fermer, on a la volonté de rester ici, affirme le maire René Dubé. On a mangé une claque sur la gueule, mais on n’a pas abandonné. On travaille à redynamiser notre milieu.»


NO 8
Lebel-sur-Quévillon (Nord-du-Québec)
* Fondée en 1966
* Population : 3 121

• La papetière Domtar emploie 58 % de la main-d’œuvre de la ville, ce qui en fait le principal pourvoyeur de travail. En novembre dernier, 675 personnes ont été temporairement mises à pied à cause des mauvaises conditions du marché, selon la compagnie. Le Syndicat canadien des communications, de l’énergie et du papier croit plutôt qu’il s’agit d’un lock-out déguisé, puisque les employés venaient de refuser à 97 % une proposition de réduction annuelle de 10 millions de dollars de la masse salariale (ce qui se serait traduit par la perte de 100 emplois).

• Le maire de la ville, Gérald Lemoyne, n’a pas répondu à nos nombreux appels pour commenter la situation.


NO 9
New Richmond (Gaspésie)
* Fondée en 1855, mais obtient le statut de ville en 1969.
* Population : 3 750

• La fermeture de la cartonnerie Smurfit-Stones, qui était de loin le plus gros employeur de la ville, voire de toute la Baie-des-Chaleurs, a fait 295 chômeurs en août 2005 et a fragilisé 1 000 emplois indirects. «Mais on travaille fort pour que les entreprises qui dépendaient de Smurfit, comme les compagnies de transport, de matériaux de construction, les restaurateurs et les imprimeries, restent debout», affirme Nicole Appleby, mairesse de New Richmond. Par exemple, pendant la période des fêtes, la ville a mené une campagne pour inciter les citoyens à acheter chez les commerçants locaux.

• Une possible relance de l’usine est dans l’air, mais la ville se concentre surtout sur la diversification de son économie. «C’est vrai que c’est difficile, mais on a réussi à maintenir le moral des troupes, estime Nicole Appleby. On se tourne vers l’avenir. Les gens veulent rester à New Richmond. On est en train de construire un parc industriel qui sera prêt à l’été 2006, et qui pourrait accueillir des entreprises des secteurs éolien, forestier et agroalimentaire.» Ces travaux nécessitent un investissement de 4,6 millions de dollars. Québec, Ottawa et New Richmond se partagent la facture.

• Selon les renseignements fournis par Nicole Appleby, New Richmond a reçu un fonds de diversification économique de 2,5 millions de dollars de la part des deux paliers gouvernementaux. Jusqu’à présent, cette somme a servi notamment à mettre à jour les outils promotionnels pour «vendre» New Richmond à d’éventuels promoteurs et à construire des bâtiments industriels qui pourraient être loués à des entreprises. La chaîne d’épiceries Maxi a également construit un magasin évalué à sept millions de dollars, ce qui génère de l’activité économique.

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