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Dossiers chauds

La famille tuée dans l'oeuf? (suite)


Magazine Jobboom
Vol. 7 no. 5 mai 2006

Une bande d’égoïstes?
Léa et Martin, 31 et 35 ans, réunissent toutes les conditions idéales pour fonder une famille. Ils s’aiment comme des fous depuis cinq ans, ils viennent d’acheter un grand condo à Montréal et ils jouissent d’une situation financière confortable. Des marmots, ils en veulent, c’est sûr. Alors qu’attendent-ils pour «partir la famille»?

«On veut encore profiter de notre vie de couple agréable. On fait beaucoup de plein air et on apprécie de pouvoir partir en voyage quand bon nous semble. Avec des enfants, certaines de nos activités ne seront plus possibles. On se dit parfois qu’on est trop égoïste pour faire des enfants tout de suite.»

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Les Québécois seraient-ils devenus si obsédés par leur sacro-saint épanouissement personnel et leur collection de gadgets qu’ils en sacrifieraient leur descendance? Jean Bolduc, sexologue à la Clinique de planning des naissances de Rimouski, estime que la société actuelle ne valorise pas du tout la famille. «Les enfants sont vus comme des petits paquets de troubles!»

«On vit probablement dans un monde où le travail et les revenus sont plus importants que les enfants, ajoute le Dr Jean Guimond. Avant, c’était une carrière d’avoir 18 bébés!»

«Certains couples désirent fonder une famille, mais ne veulent rien abandonner dans leur vie quotidienne, constate Marie-Claude Argant-Le Clair, psychologue à Montréal. On vit dans une société de consommation. Nos cartes de crédit sont pleines à craquer. On veut tout avoir comme le voisin et on ne veut rien perdre de notre rythme de vie. Or, un enfant exige qu’on fasse certains sacrifices. Sacrifices que les gens ne sont pas toujours prêts à assumer.»

Retour aux fourneaux
Vrai que les Québécois sont plutôt individualistes. Diane Lavallée, curatrice publique du Québec (présidente du Conseil du statut de la femme jusqu’en avril dernier), le remarque aussi. Mais elle défend farouchement le désir des femmes d’avoir à la fois la carrière et les bambins, à leur rythme à elles.

«Les femmes ne veulent pas se lancer dans la parentalité sans avoir assuré leurs arrières financièrement. C’est une attitude responsable.» — Diane lavallée, présidente du conseil du statut de la femme
«Elles aspirent à se réaliser autant à travers leur profession qu’à travers la famille. Souvent diplômées, elles sont performantes sur le marché du travail, et c’est tant mieux [NDLR : elles occupent présentement 46,7 % des emplois au Québec, comparativement à 35,4 % en 1976]. À l’heure où le Québec fait face à de grands défis économiques et démographiques, la société a bien besoin de cette main-d’œuvre qualifiée. La solution n’est pas de ramener les femmes à la maison!»

Quant au fait qu’elles retardent de plus en plus leur première grossesse, Diane Lavallée y voit surtout une marque de sagesse. «Les femmes ne veulent pas se lancer dans la parentalité sans avoir assuré leurs arrières financièrement. C’est une attitude responsable.»
Car dans un monde où un couple sur deux éclate longtemps avant les noces d’argent, les femmes ne peuvent compter sur le mariage pour survivre. «Élevées par une génération de féministes, les filles ont bien intégré des valeurs d’autonomie, notamment sur le plan économique, ajoute Diane Lavallée. Elles négocient d’égal à égal dans le couple, de façon à ne plus vivre sous la tutelle d’un mari.»

De toute façon, à l’heure actuelle, peu d’hommes ont envie de jouer les pourvoyeurs uniques, remarque Diane Lamoureux de l’Université Laval. «On vit dans une société de consommation où, à moins d’avoir un emploi très bien rémunéré, il faut deux salaires pour vivre à l’aise.»

Pas fort, le Québec?
Bref, la décision de mettre au monde des bambins dépend également de motivations personnelles sur lesquelles les mesures de conciliation travail-famille ont peu de prise. «Mais si le Québec avait une politique familiale qui a du bon sens, je suis sûr que les gens feraient plus d’enfants!» croit le Dr Jean Guimond.

«Nos gouvernements ne mettent rien en place pour aider véritablement les parents à prendre soin de leur enfant», estime de son côté la psychologue Marie-Claude Argant-Le Clair. «Le Québec a fait des choix sociaux qui misent plus sur la performance et le travail, ajoute le Dr Jocelyn Bérubé. Si on veut que les Québécoises aient plus d’enfants, et ce dans la période la plus fertile de leur vie, il faut qu’il y ait des politiques sociales qui les y encouragent.»

En janvier 2006, Québec a bonifié le Régime québécois d’assurance parentale, en y ajoutant notamment un congé de paternité. «Mais ce n’est quand même pas suffisant», souligne Monica Dunn, de la Fédération québécoise pour le planning familial.

«Ici, le coût humain que représente le fait d’avoir des enfants est très largement individualisé, affirme Diane Lamoureux. Ce sont les parents qui paient pour presque tout. Pourtant, les enfants représentent une richesse et un bénéfice pour l’ensemble de la société. À ce titre, l’État devrait donc avoir la responsabilité de mettre en place une structure éducative et d’accueil pour les enfants. Or, il y a mieux que le Québec à ce point de vue-là! Notre seule structure universelle de prise en charge des enfants, c’est l’école, qui les accueille à cinq ans. En France, où le taux de fécondité est très élevé pour un pays occidental, l’école commence à deux ans.»

Selon les intervenants interrogés, le système québécois comporte plusieurs lacunes : le manque de places disponibles dans les centres de la petite enfance – surtout pour les enfants de moins de deux ans –, les heures d’ouverture des garderies mal adaptées aux horaires atypiques d’un nombre grandissant de parents, l’absence de structures pour prendre en charge les petits pendant les deux mois de vacances estivales et les heures de classe souvent décalées par rapport aux heures de travail des parents.


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