L’homme d’affaires Jean-Robert Ouimet est l’un des rares employeurs québécois à proposer un cadre de travail spirituel à ses employés. Ancien patron des Aliments Ouimet-Cordon Bleu, aujourd’hui propriétaire de Tomasso Corporation (fabricant de mets italiens surgelés), ce catholique dévoué a mis sur pied un modèle de gestion explicitement spirituel, qu’il présente d’ailleurs dans le Livre doré (un résumé de sa thèse de doctorat consacrée aux outils de gestion qui soutiennent le bonheur humain et la rentabilité).
Rencontré au Sporting Club du Sanctuaire à Montréal, le gestionnaire n’a rien de banal. Il commence l’entrevue par une minute de recueillement. «Je défie n’importe qui de diriger une organisation pendant 40 ans comme je l’ai fait sans la présence d’une vie spirituelle au travail, lance-t-il. Sans le divin, on ne va pas loin.»
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Ainsi, chez Tomasso, le bon Dieu n’est jamais loin : salles de prière, affiches à caractère «hautement spirituel» sur les murs, bénévolat dans des organismes de charité pendant les heures de travail pour les gestionnaires, prières avant les réunions du conseil d’administration…
L’homme d’affaires l’avoue sans détour : pour faire partie de son équipe, il faut être croyant, ou du moins en quête d’une spiritualité. «C’est un aspect que j’évalue en entrevue d’embauche. Autrement, la personne ne sera pas heureuse chez nous.» C’est pourquoi, en cours de processus, Jean-Robert Ouimet rencontre le candidat potentiel au restaurant, avec conjoints respectifs. Une pratique inusitée appelée «le repas à quatre». «On discute de nos voyages, de nos vacances. Et là, on tombe au cœur des valeurs familiales. À la fin de la soirée, on a une bonne idée des gens avec qui on va travailler. Ça prend l’assentiment de nos conjoints aussi.»
Et si le repas à quatre se déroulait avec un couple… gai? Silence. «À ce que je sache, aucun homosexuel ne postule chez nous. Mais ça arrivera peut-être un jour. Après tout, Dieu aime tout le monde.»
L’approche spirituelle que propose Jean-Robert Ouimet laisse bien des observateurs perplexes. À commencer par son propre fils, qui a repris les commandes des Aliments Ouimet-Cordon Bleu en se détachant de la philosophie de gestion de son père. L’affaire a d’ailleurs failli rebondir en Cour supérieure il y a deux ans. Robert Ouimet fils confiait alors au Devoir que «la religion n’a pas sa place dans la gestion d’une entreprise commerciale».
Une opinion qu’endosse complètement Yves Casgrain, consultant en mouvements sectaires et auteur d’un guide sur les sectes. Pourtant lui-même catholique pratiquant, il estime que la spiritualité et le monde du travail sont totalement incompatibles. «Le patron pieux qui tente d’implanter ses croyances en entreprise crée une pression indue sur ses employés. Ces derniers peuvent se sentir obligés de prier pour lui plaire alors qu’ils n’en ont pas envie.»
Reste que le risque d’effet pervers demeure. «Certains favorisent des candidats ouverts aux valeurs religieuses», affirme Michel Dion, qui s’apprête d’ailleurs à publier un livre sur la prière dans la vie professionnelle. «Et certains croient qu’un employé croyant est plus performant. Ce genre de pensée peut mener à de la discrimination.»
Par ailleurs, mêler spiritualité et entreprise peut ouvrir la porte à la manipulation des employés. «Par exemple, des patrons peuvent utiliser le spirituel pour assurer une meilleure adhésion de leurs employés à la culture de l’entreprise», explique Jacques Racine, professeur à la Faculté de théologie et de sciences religieuses de l’Université Laval. «Ensuite, ces employeurs leur demandent d’accepter telle chose au nom du bien commun.»