Le chiffre a de quoi surprendre : on compte désormais 850 mouvements religieux au Québec, chacun avec propres rites et ses symboles. Comment faire le bonheur de tous les employés sans semer la pagaille?

Un employé qui fait des poupées vaudou à l’effigie de ses collègues pendant sa pause. Une caissière de banque qui porte un voile sur la quasi-totalité de son visage. Un cadre supérieur qui refuse d’accompagner des clients dans un restaurant non kasher. Ces faits rapportés par des employeurs confus atterrissent sur le bureau d’Alain Pronkin, au Centre d’Information sur les Nouvelles religions.
«On est en plein choc culturel! D’ici à 10 ans, les problèmes vont exploser dans les entreprises, et le Québec n’est pas prêt à y faire face», constate ce théologien. Dans son bureau situé au cœur du quartier multiculturel Côte-des-Neiges à Montréal, il tente tant bien que mal de résoudre les casse-tête d’employeurs dépassés par les nouvelles réalités multiconfessionnelles. «Un territoire cosmopolite, c’est bien beau, mais c’est faux de prétendre que tout le monde se mélange comme si de rien n’était. La cohabitation des religions commence à être problématique en milieu de travail, et ça risque d’empirer dans les années à venir.»
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Pour le moment, les droits religieux des travailleurs sont protégés par l’obligation d’accommodement raisonnable, tel qu’il est prescrit par la Charte des droits et libertés de la personne du Québec. Ce principe, apparu en 1985 dans le droit québécois et canadien grâce à l’intervention de la Cour suprême, oblige les employeurs à respecter la religion de leurs employés, sans discrimination. Dans la mesure où ces exigences n’entraînent pas de contrainte excessive pour l’employeur, comme des coûts faramineux.
«Autrement dit, si un travailleur est membre de l’Église universelle de Dieu et que sa religion lui interdit de travailler le samedi, son employeur doit tout tenter pour lui trouver un remplaçant ce jour-là», explique Michèle Turenne, conseillère juridique à la Commission des droits de la personne. «L’employeur doit l’accommoder, à moins de faire la preuve d'une contrainte excessive. Il n’a pas le droit de le mettre à la porte sans faire cet exercice, sous peine d’être accusé de discrimination.»
«La liberté de religion est un beau principe, dit Alain Pronkin. Mais est-ce que ça signifie que les 850 rites des 850 mouvements religieux du Québec doivent être respectés en tout temps et en tout lieu? Les limites de l’obligation d’accommodement raisonnable ne sont pas claires. Le gouvernement québécois doit mettre ses culottes et adopter des règlements précis à cet égard.»
En attendant, travailleurs et employeurs s’arrangent de leur mieux. CAE, un fabricant de simulateurs de vol, a aménagé un lieu de culte pour ses employés, notamment pour les musulmans qui ont une prière sacrée le vendredi et plusieurs prières quotidiennes. Aussi, chez Cascades, on tient compte des restrictions alimentaires liées à la religion des employés quand on organise un repas d’entreprise.
«Il y a 40 ans, les Québécois ont choisi de séparer l’Église de l’État, remarque Yves Casgrain, consultant en mouvements sectaires. Mais, en ce moment, on sent une tergiversation dans la société. Par exemple, on se demande si les locaux de prière ont leur place en entreprise; si un employé peut même exiger qu’on en construise un. Il va falloir se brancher, mais les autorités ont peur de trancher.» Notons que la plupart des universités québécoises ont accepté d’aménager des lieux de culte pour leurs étudiants pieux.