Les nouveaux nègres blancs d’Amérique. C’est par cet aphorisme spectaculaire, sinon accablant, qu’Alain Dubuc amorce l’élaboration de sa thèse selon laquelle les Québécois sont voués à brève échéance à l’appauvrissement, dans Éloge de la richesse – Des idées pour donner au Québec les moyens de ses ambitions (Les Éditions voix parallèles, 2006). Notre croissance est plus faible qu’ailleurs en Amérique, et notre productivité, tout autant. Nos revenus demeurent plus bas, et nous sommes les plus endettés. À cela s’ajoutent des perspectives pas jojo : déclin démographique plus accentué qu’ailleurs, concurrence internationale, désindustrialisation…

Pour le chroniqueur de La Presse et ancien directeur du quotidien Le Soleil, il est impossible de garder nos aspirations sociales sans d’abord augmenter notre niveau de vie. «Notre économie ne fonctionne pas à son plein potentiel», affirme-t-il. Pour que le Jell-O «pogne», comme il l’a illustré lors de son passage à Tout le monde en parle le printemps dernier, Alain Dubuc propose de sortir le discours économique du précieux monde des affaires et de l’amener dans la rue.
Une sorte de so-so-so, solidarité! à saveur néo-libérale. C’est ce qu’on appelle avoir la raison à droite, et le cœur à gauche.
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Le Québec d’aujourd’hui s’enrichit-il ou s’appauvrit-il?
Il s’enrichit, et dans l’ensemble, le Québec va bien. Ce qui n’est pas normal, c’est que nous nous enrichissons moins vite que les autres provinces ou États nord-américains. Et je peux affirmer que, si rien ne change, la situation pourrait être moins rose dans cinq ou dix ans. Parce que la compétition internationale nous bouscule. Parce qu’il y aura un choc démographique quand la masse importante de travailleurs aujourd’hui dans la cinquantaine quittera le marché de l’emploi en même temps. Nous avons aussi peu investi dans la productivité de nos entreprises par le passé. Ça n’augure rien de bon pour l’avenir économique de la province.
Les Québécois sont-ils capables d’être riches? Être riche au Québec, c’est mal vu, non?
C’est vrai, nos riches et puissants suscitent davantage de méfiance que d’admiration. Les Québécois seront capables d’être riches seulement s’ils peuvent surmonter leur culpabilité à l’égard de l’argent. Car pour augmenter notre niveau de vie de façon substantielle, il faudra en faire un projet politique qui recevra l’aval de la grande majorité de la population. Tant qu’il y aura un tabou sur la richesse, il sera extrêmement difficile pour les politiciens d’en faire un élément central de leurs actions.
Mais il y a de l’espoir, puisque l’expression «création de la richesse», qui était bannie de tout discours politique il y a peu, est maintenant acceptée. Jean Charest, Mario Dumont et André Boisclair en parlent. C’est une preuve que la richesse titille moins les oreilles du Québécois moyen. L’étape suivante sera de trouver les moyens pour créer de la richesse et convaincre les électeurs d’embarquer dans ce projet. Les jeunes travailleurs seront plus enclins à se lancer. Ils connaissent un marché de l’emploi beaucoup plus compétitif, qui fait appel à des notions de dépassement de soi, de succès et de création de richesse. Ces notions étaient absentes des préoccupations des boomers et des générations précédentes.
Quelle est la véritable pauvreté du Québec? Tout ne se mesure pas nécessairement en PIB…
Le Québec fait partie du club des riches. S’il était indépendant, il figurerait au 17e rang des pays les plus riches du monde. C’est pas mal, à première vue. Mais ce classement nous met en queue de peloton des pays développés, parmi ceux qui n’ont pas atteint leur maturité économique, comme la Grèce et l’Espagne.
Ce classement du PIB par habitant n’illustre pas le bonheur de vivre ici ni la qualité de vie enviable dont nous jouissons. Mais il décrit le potentiel d’action d’une économie. La simplicité volontaire peut fonctionner pour une personne, mais ne marche pas pour un pays! Pour pouvoir se payer des hôpitaux, des parcs, des routes, des universités, un système de retraite, il faut de la richesse. Le PIB mesure les ressources disponibles pour pouvoir s’offrir cette qualité de vie collective.
Même Terre-Neuve serait plus riche que le Québec, puisque son PIB par habitant est supérieur au nôtre. Or, cette richesse ne se voit pas.
C’est la preuve que la mesure du PIB ne suffit pas. L’élément qu’il suppose est «est-ce que cette richesse se retrouve entre les mains des habitants?». On le constate lorsqu’on va aux États-Unis et que l’on traverse certains États très riches, comme le Massachusetts, où la richesse individuelle est apparente. Mais d’autres, comme la Louisiane, qui a un PIB par habitant 10 % plus élevé que celui du Québec, ressemble à bien des égards à un État du tiers-monde.
Même si notre relative pauvreté est moins cruelle qu’ailleurs, parce que nous avons un système de redistribution de la richesse mieux développé, ce n’est pas une raison pour avoir à choisir entre être riche ou juste. Nous pouvons être les deux à la fois.