vue par Alexandre Taillefer

Alexandre Taillefer
Exploiter la matière grise à fond la caisse. Suivre l’évolution technologique à la trace. Être flexible, international, flyé, innovant, rapide, jet set. Voilà, en gros, les diktats de la nouvelle économie, dite aussi économie du savoir. Depuis cinq ans, le Québec est-il dans le coup ou à côté de ses pompes?
«Avoir de bonnes idées, c’est pas un problème pour le Québec!» lance Alexandre Taillefer, 33 ans, président de Jamdat Mobile Canada. En 1993, à peine sortie des jupes de sa mère, cette figure de proue de la nouvelle économie fondait une des premières compagnies de multimédia au Canada, Intellia. Entreprise qu’il a vendue avant d’en fonder une autre, Jeux Hexacto, qui a été rachetée à son tour par Jamdat, où il travaille toujours aujourd’hui.
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«Les Québécois sont vraiment débrouillards, ajoute-t-il. On a l’habitude de fonctionner avec beaucoup de contraintes, peu de ressources, et ça stimule les esprits.» Résultat : depuis quelques années, le Québec est devenu un leader mondial dans plusieurs secteurs de l’économie du savoir. «En biochimie, dans le jeu électronique, dans le développement de solutions interactives, on s’est taillé une place enviable. Et le gouvernement a bien joué son rôle en créant un climat fiscal intéressant pour les entreprises dans certains secteurs, l’industrie du jeu par exemple.»
Bien sûr, le tableau de chasse n’est pas parfait. Alexandre Taillefer s’inquiète de voir un nombre croissant de petites entreprises innovatrices, au fort potentiel international, être rachetées par de grands groupes étrangers. «L’histoire se répète. À Val-d’Or, on a laissé les étrangers vider nos mines. Fera-t-on la même chose avec notre industrie du savoir? Il est temps pour le Québec de jouer un rôle d’acheteur, et non d’acheté!» La faute, il l’impute largement au manque d’accès aux capitaux. «Les institutions qui soutiennent les entrepreneurs au Québec, la Caisse de dépôt par exemple, manquent de vision à long terme.»
En fait, croit l’entrepreneur, le Québec prendrait souvent ses décisions trop tard. «En 1999, on traînait de la patte en plein boum technologique. L’ensemble du capital de risque au Québec s’est alors mis à investir des tas d’argent dans n’importe quoi pour rattraper le temps perdu. Puis au début des années 2000, alors que la bulle technologique allait éclater, les firmes de capital de risque expérimentées ont commencé à resserrer leurs investissements, évitant ainsi d’injecter des capitaux dans des entreprises survalorisées. Dès 2002 et 2003, les firmes de capital de risque expérimentées aux États-Unis et au Canada rouvraient les valves, alors que la capitalisation des entreprises était au plus bas. Mais le milieu du capital de risque québécois, lui, est resté fermé! C’était catastrophique! On a fait mourir un tas de compagnies d’ici qui étaient promises à un bel avenir.»
Cela dit, Alexandre Taillefer voit un aspect positif à l’éclatement de la bulle. «On a pu séparer le bon grain de l’ivraie. Les entrepreneurs qui sont encore là sont faits de bois solide. C’est du darwinisme à l’état pur!»
Lui-même l’a eue «à la dure». À l’époque, il était à la barre des Jeux Hexacto, une compagnie qu’il a fondée en 2001. «Je souhaite cette expérience à tous les entrepreneurs. Ça endurcit la couenne! J’ai fait face aux créances spéciales de la banque et j’ai dû emprunter de l’argent à mes proches pour que ma compagnie survive. Aucun fonds de capital de risque ne voulait m’épauler. Ça a fait de moi un meilleur entrepreneur et un gestionnaire redoutable.»
Du reste, il entrevoit l’avenir avec optimisme. Selon lui, la nouvelle économie a toutes les chances de croître parce que le Québec met son argent au bon endroit : dans les infrastructures universitaires. «L’UQAM se développe, l’Université de Montréal veut construire un autre campus sur la gare de triage d’Outremont… À long terme, ces investissements créeront une génération instruite, dont les connaissances vont stimuler l’économie du savoir.»
Déjà, remarque-t-il, les changements engendrés par la nouvelle économie se font sentir sur le plan de l’emploi. «Par exemple, on assiste à l’émergence de nouveaux types d’emplois. Il y a 15 ans, des gens qui commercialisaient des solutions informatiques, c’était rarissime. Depuis, on a acquis une expertise admirable en vente, en marketing et en finances, ce qui permet de mieux commercialiser les produits qu’on développe. Il reste encore du travail à faire pour savoir se vendre plus efficacement à l’étranger, mais c’est mieux qu’avant.»
Autre phénomène en essor inspiré de Silicon Valley : les «entrepreneurs en série» qui, une fois la réussite atteinte, vendent leur entreprise et en lancent une autre. Des créateurs de compagnies compulsifs, en somme. «Ces travailleurs jouent un rôle clé. Ils ont beaucoup de moyens et peuvent imposer leurs conditions de financement au capital de risque, aux capitaux privés et aux investisseurs stratégiques. En plus, ils ont des contacts à l’extérieur du Québec, ce qui aide à positionner nos entreprises sur le marché international. Je crois que cette tendance prendra de l’ampleur au cours des prochaines années. Les démarrages de compagnies vont se multiplier.»
Bref, la planète n’a qu’à bien se tenir, s’il faut en croire Alexandre Taillefer. Car malgré quelques faux pas, le Québec se débrouille bien au sein de la nouvelle économie.