Le campus Ubisoft, la chaire d’entrepreneuriat Rogers, le pavillon Jean-Coutu… Pas de doute, l’école et l’entreprise sont de plus en plus «copain-copain». Si certains s’en réjouissent, d’autres dénoncent ces liens jugés dangereux pour la qualité et l’intégrité de l’éducation. Crie-t-on au loup? L’avenir le dira. Pour l’heure, voici comment les entreprises s’inscrivent au tableau noir et s’arrogent un droit sur le savoir.

Il y avait bien du monde pour s’opposer à la noce quand le géant Ubisoft, le Cégep de Matane, l’Université de Sherbrooke et le ministère de l’Éducation, du Loisir et du Sport (MELS) – qui investira 5,3 millions de dollars sur cinq ans – ont annoncé l’hiver dernier leur alliance en vue de créer un centre de formation spécialisée dans le jeu électronique.
Les entreprises du secteur et un regroupement de huit cégeps ont poussé les hauts cris, soupçonnant le programme d’avoir été conçu par et pour Ubisoft et craignant que la société française ne mette le grappin sur les meilleurs diplômés. La Fédération québécoise des professeurs d’université s’est aussi inquiétée qu’une telle alliance porte atteinte à l’autonomie des établissements d’enseignement.
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Ce partenariat illustrait à leurs yeux le phénomène par lequel l’entreprise s’insinue dans le milieu de l’éducation. Pas seulement pour vendre des boissons gazeuses, mais pour s’assurer que les centres de formation professionnelle, cégeps et universités du Québec lui fournissent une main-d’œuvre formée à ses besoins particuliers, clé en main.
Ces suspicions, le directeur du Cégep de Matane, Émery Béland, les balaie du revers de la main. «Cette formation s’adresse à toute l’industrie et ne profitera pas qu’à Ubisoft. De plus, aucun cégep n’est assez riche pour monter une telle formation sans le soutien financier d’une grande compagnie. On doit considérer les entreprises comme des agents de développement. Autrement, aussi bien mettre la clé dans la porte du cégep.»
«Nous finançons 75 % du programme et nous n’avons aucune garantie que ces élèves viendront travailler chez nous, fait valoir de son côté Martin Carrier, porte-parole d’Ubisoft. Ce ne sont pas nos élèves, mais ceux du Cégep de Matane et de l’Université de Sherbrooke.»
Émery Béland a été surpris que l’affaire Ubisoft fasse autant de bruit. Car au Cégep de Matane comme dans bien d’autres établissements scolaires, l’entreprise et l’école flirtent depuis longtemps.
Des entreprises exigent parfois le monopole sur l’aide apportée aux centres de formation, refusant que des concurrents participent eux aussi à la fourniture de matériel nécessaire à l’apprentissage, par exemple. C’était le cas dans le programme de réparation de carrosserie, à la Commission scolaire Marguerite-Bourgeoys. Face à ces abus, elle a dû réagir, en invitant tous les joueurs de cette industrie à participer, en échange d’un accès à ses diplômés. «On ne voulait pas favoriser la relève dans une seule entreprise», affirme Gaston Amiault, responsable du lien entre les entreprises et le système d’éducation à la Commission scolaire Marguerite-Bourgeoys.
L’université n’est pas à l’abri de ce genre de pression de la part des entreprises. Pierre Francq, directeur du Service de placement et de gestion de carrière à HEC Montréal, admet que certains donateurs sont parfois pugnaces quand sonne l’heure de recruter des diplômés. «Parce qu’ils ont fourni du matériel [du mobilier, par exemple], ils voudraient avoir droit à la liste des meilleurs étudiants. Mais ici, on donne des chances équitables à tous les employeurs. On n’a pas envie d’être à leur merci.»
En effet, le déclin démographique qui entraîne une baisse des inscriptions dans les institutions d’enseignement et le régime strict imposé par le gouvernement au système d’éducation ne rend pas la tâche facile aux écoles. D’où la tentation de faire appel de plus en plus aux entreprises pour se financer.