Dossiers chauds

À vendre (suite)


Magazine Jobboom
Vol. 6 no. 9 octobre 2005

Qu’exigent ces compagnies en retour? Rien quand il s’agit d’un geste philanthropique, sinon leur nom sur une plaque. «C’est alors une manière d’acheter de la visibilité et du capital de sympathie», explique Claude Corbo, ancien recteur de l’Université du Québec à Montréal (UQAM) et professeur de science politique à la même institution. «Et elles ont droit à des réductions d’impôt.»

Mais les entreprises font aussi des contributions intéressées aux universités, par le financement partiel ou total des chaires de recherche, par exemple. «Dans le cas d’un financement privé, des représentants de l’entreprise siègent à des conseils et peuvent orienter les travaux menés par les chercheurs, explique Edwin Bourget, vice-recteur à la recherche de l’Université de Sherbrooke. Il est clair que leur objectif est d’aboutir à un produit ou à un savoir-faire.»

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Cette collaboration directe entre chercheurs et pourvoyeurs de fonds privés ne se fait pas toujours dans l’allégresse. «Je ne jouis pas d’une liberté totale», admet Pierre-André Julien, titulaire de la Chaire de recherche Bell pour des PME de classe mondiale, à l’Université du Québec à Trois-Rivières, et ancien titulaire de la Chaire Bombardier de l’UQAM. «On essaie de faire converger nos intérêts. Moi, ma notoriété passe par la publication de mes travaux de recherche; eux [l’entreprise privée] veulent de la rentabilité issue de la création de produits et de savoir-faire.»

Il affirme aussi que certaines chaires sont plus au service des entreprises que d’autres. «Surtout quand elles sont financées à 100 % par elles.»

Les fonds publics demeurent toutefois les plus importants pourvoyeurs de chaires : en 2002-2003, les gouvernements soutenaient 70,8 % du fonctionnement général des universités québécoises, contre 19,8 % qui provenaient du secteur privé, selon un document du MELS. Cependant, au Canada, le financement de la recherche universitaire par des entreprises privées a presque triplé depuis 1993; au Québec, il stagne depuis trois ans.

Une forme de lobby?

La contribution des entreprises aux écoles va plus loin que la subvention de salles de cours, la fourniture de matériel ou le financement de la recherche. En effet, les compagnies ont aussi leur mot à dire quant au contenu des cours dans les universités, les cégeps et les centres de formation professionnelle au secondaire.

«Parce qu’ils ont fourni du matériel [du mobilier, par exemple], ils voudraient avoir droit à la liste des meilleurs étudiants. Mais ici, on donne des chances équitables à tous les employeurs. On n’a pas envie d’être à leur merci.»
— Pierre Francq,
directeur du service de placement, HEC Montréal

Par exemple, le groupe Desjardins a financé la création de la Chaire Desjardins en gestion des produits dérivés à l’École des Sciences de la gestion de l’UQAM, en partenariat avec la Bourse de Montréal, dont l’objectif serait de former des candidats qui maîtrisent les produits dérivés vendus en exclusivité à la Bourse de Montréal (lire «Mine d’argent», Magazine Jobboom, 15 septembre 2005).

Au secondaire et au cégep, il y a aussi un processus de consultation entre le MELS et le secteur privé, mais seulement pour les programmes de formation professionnelle et technique.

Cette procédure a été mise en place en 1986 pour la formation professionnelle au secondaire, et en 1993 pour la formation technique au collégial. Elle comporte plusieurs étapes de consultation qui impliquent surtout les comités sectoriels de main-d’œuvre – qui représentent les entreprises œuvrant dans un secteur précis –, et quand il n’en existe pas, des représentants d’entreprises. L’industrie est un joueur parmi d’autres dans cette mécanique : enseignants, associations ou ordres professionnels et représentants des établissements scolaires sont aussi de la partie. «Ça n’a rien à voir avec un lobby», insiste Francine Lavoie, de la Direction du développement et de la planification au MELS.

En effet, l’implication des entreprises dans le contenu des programmes ne semble pas inquiéter outre mesure les quatre directeurs de cégeps, les sept membres de la direction d’universités, les trois représentants de centres de formation professionnelle et les représentants du MELS interviewés dans le cadre de cette enquête. De l’avis de l’ensemble des personnes consultées, cette collaboration est avant tout essentielle pour s’assurer que la formation est bien arrimée à la réalité du marché du travail.

«On ne peut pas former des travailleurs spécialisés sans vérifier sur le terrain que ce qu’ils apprennent à l’école est pertinent, affirme Pierre Bergevin, sous-ministre adjoint à l’éducation préscolaire et à l’enseignement primaire et secondaire. Autrement, ce serait irresponsable envers les étudiants.»

Et puis, n’allez pas croire que les entreprises essaient de contrôler le contenu des cours, affirme le directeur de HEC Montréal, Jean-Marie Toulouse. «Ce sont des lubies. Je n’ai jamais vu ça. L’industrie veut des gens bien formés, certes, mais leurs préoccupations s’arrêtent là. Il n’y a rien de déplacé là-dedans.»

Même son de cloche du côté des centres de formation professionnelle et des cégeps, qui se défendent bien d’être asservis aux entreprises. «Il y a parfois des tensions quand on demande aux employeurs d’évaluer nos programmes», dit Yves Blouin, directeur des études au Cégep François-Xavier-Garneau. Cependant, les cégeps gardent leur pouvoir de décision et imposent le choix du bon sens.

Mais les dérapages sont possibles et l’influence des entreprises sur le contenu scolaire pourrait prendre de la force. L’ancien recteur de l’UQAM, Claude Corbo, estime qu’il est de la responsabilité des écoles de garder les yeux ouverts. «Si les écoles abandonnent leur liberté et leur sens critique, elles ne pourront blâmer les entreprises. Elles doivent rappeler à tous que leur mission n’est pas de former des gens à court terme pour répondre aux besoins ponctuels du marché, mais de les équiper intellectuellement pour faire face à un monde en perpétuel changement.»

Ce qui, de toute façon, n’est pas si éloigné des désirs de l’industrie elle-même, rappelle Claude Corbo. «La plupart des dirigeants d’entreprise me disaient qu’ils ne veulent pas des robots, mais des gens capables d’apprendre continuellement et de faire preuve de créativité intellectuelle.» Un point de vue auquel adhère le président du Conseil du patronat, Gilles Taillon. «Mais nous favorisons un maillage étroit entre l’industrie et les établissements de formation, et nous souhaitons même que ce rapprochement s’accentue. Cette collaboration est essentielle pour permettre une formation pertinente, collée aux besoins du marché du travail. Avant, les étudiants à l’université étaient tellement déconnectés de la réalité que l’entreprise devait reprendre la formation pratique.»


Part du financement du secteur privé dans la recherche universitaire

Québec 8,1 %

Ontario 10,3 %

États-Unis 4,9 %

Japon 2,6 %

Pays de l’OCDE 5,9 %

Sources : OCDE et Statistique Canada, 2002.


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Résultats



Québec

38,5 %


Situation de l'emploi :
Défavorable

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