Les écoles primaires et secondaires du Québec forment-elles une génération d’automates calquée sur les besoins du marché du travail? Si bien des professeurs sont alarmistes, le ministère continue de croire dur comme fer aux vertus des nouvelles approches pédagogiques de sa réforme en cours.

Des syndicats représentant au moins 20 000 enseignants du Québec craignent que la réforme scolaire en cours ne transforme le système d’éducation québécois en une sorte d’usine à robots pourvoyeuse de main-d’œuvre clé en main. Depuis quelques mois, ils ont fait circuler une pétition afin que le nouveau régime ne soit pas implanté au secondaire en septembre dernier comme prévu, et que des correctifs soient apportés au primaire où la réforme est appliquée depuis l’an 2000.
«Les nouveaux programmes mènent vers une formation de la main-d’œuvre au détriment de la formation de citoyens éclairés, déplore Pierre Saint-Germain, président de l’Alliance des professeures et professeurs de Montréal. C’est contraire aux conclusions des États généraux sur l’éducation menés en 1996. On avait alors demandé de remettre l’accent sur les connaissances de base plus universelles [mathématiques, histoire, français]. Au lieu de ça, la réforme prône un enseignement plus qualifiant et technique.
| Pub. |
«On n’est pas contre la formation professionnelle, ajoute-t-il, mais le gouvernement est en train d’appliquer à la formation générale les approches utilisées à ce niveau. Or, sans la transmission de connaissances de base, les élèves auront du mal à adapter leurs compétences d’un milieu de travail à un autre ou au gré des changements technologiques, parce que leur formation aura été trop spécialisée.»
Car l’approche par compétences s’accompagne aussi de la «pédagogie de la découverte», selon laquelle chaque élève se développe à son rythme. Suivant ce principe, on ne fait pas redoubler les élèves en difficulté afin de leur donner une chance de progresser en fonction de leurs capacités. Ils peuvent faire une septième année au primaire.
«On n’est pas contre le principe de tenir compte du rythme d’apprentissage variable des jeunes, mais il ne faut pas exagérer! s’exclame Johanne Fortier, présidente de la Fédération des syndicats de l’enseignement. En ce moment, des professeurs ont dans leur classe de cinquième année des élèves qui ont des acquis de deuxième année. C’est insoutenable.»
Conséquence : les retards d’apprentissage s’accumulent et les élèves se retrouvent à l’école secondaire avec trop peu de connaissances pour suivre le programme régulier, estiment Johanne Fortier et Pierre Saint-Germain.
C’est alors qu’entrent en scène les programmes de formation à l’emploi de courte durée ou «filières de formation», une sorte de minidiplômes d’études professionnelles (attestations de formation professionnelle – AFP) qui prennent la place du défunt «cheminement particulier». Les élèves peuvent suivre cette voie dès la troisième secondaire. Ces programmes mènent à des emplois non qualifiés, par exemple, aide-mécanicien, aide-cuisinier ou tondeur de gazon.
«Au lieu de faire en sorte que l’élève en difficulté ait droit à une formation de base complète, soit une cinquième secondaire, on lui montre très tôt le chemin du marché du travail, s’inquiète Diane Dubreuil, vice-présidente et responsable des dossiers de la formation professionnelle à l’Alliance. Ces petites formations sommaires, qui débouchent sur des emplois mal rémunérés, sont axées sur les besoins ponctuels de l’entreprise. En plus, ces habiletés sont difficilement transférables au gré des mutations technologiques.»
«Nous voulons former des citoyens capables de relever les défis du XXIe siècle. Par exemple, nous avons remplacé les cours de biologie et d’écologie au début du secondaire par un cours de science et technologie, qui aidera les jeunes à comprendre l’application technologique des concepts scientifiques. Ces connaissances sont plus arrimées au monde auquel ils devront faire face en sortant de l’école.»
Le sous-ministre rappelle d’ailleurs fièrement que si les élèves québécois se classent toujours parmi le premier cinquième aux épreuves de mathématique, de langue maternelle et de science des pays de l’OCDE, c’est parce que le ministère a toujours «su adapter ses programmes d’enseignement aux nouvelles réalités».
«Je regrette qu’on laisse entendre que le développement des compétences promu par la réforme exclut l’acquisition des matières de base. L’élève acquiert des connaissances tout en apprenant à s’en servir à bon escient.»
Preuve qu’on n’a pas l’intention de larguer le savoir de base, le temps de formation au primaire sera bonifié de 90 minutes par semaine en septembre 2006, afin de donner aux élèves l’occasion de se familiariser davantage avec les arts, les sciences et les sciences humaines, des disciplines souvent négligées faute de temps. Au secondaire, l’enseignement du français passe de 150 à 200 heures par année dès maintenant. On accordera plus de temps à la littérature française et québécoise.
Bref, quoi qu’en disent les détracteurs de la réforme, le système d’éducation n’est pas «à la remorque de l’entreprise, affirme M. Bergevin. L’approche par compétences permet le développement d’aptitudes qui pourront servir autant dans la vie citoyenne que professionnelle.»