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Dossiers chauds
La vie d'artiste

Paresseux les artistes?

On se demande parfois à quoi ils occupent leurs journées. Vivent-ils de l’air du temps, de l’hypothétique vente d’une toile, ou travaillent-ils autant que vous? Ils ne bossent pas de 9 à 5, mais triment dur, jurent-ils. Regard sur le quoditidien des artistes, au-delà des mythes et des clichés.

par Marie-Hélène Proulx
coordination : Martine Roux
photos : Patrice Beriault


Magazine Jobboom
Vol. 6 no. 8 septembre 2005

Pierre Curzi
Acteur et président
de l'Union des artistes

«C’est de la foutaise de penser que les artistes sont toujours au café, à moitié soûls, vivant de l’air du temps. Pensez-vous que Riopelle et Picasso auraient réalisé des œuvres pareilles s’ils avaient toujours été ivres?»

René Derouin en a assez de l’image romantique de l’artiste bohème, une image «pleine de mensonges» qui n’a rien à voir avec la réalité. Ce graveur, peintre et sculpteur, récipiendaire du prix Paul-Émile-Borduas en 1999, la plus haute distinction québécoise dans le domaine des arts visuels, a créé en 50 ans une œuvre magistrale qui rayonne à travers le monde. Cinquante ans à se battre, à se renouveler, à prendre des risques.

«En tant qu’artiste, pour connaître le succès et durer, la notion de travail doit être fortement ancrée au fond de soi, explique-t-il. Ceux qui pensent que l’art se fait par magie rêvent en couleurs. Dans la réalisation d’une œuvre, il y a toute la contrainte du travail: la pression, les problèmes d’argent, les problèmes de logistique, les tensions avec autrui. C’est en se confrontant à ces contraintes que l’œuvre qu’on avait en tête devient réalité. Autrement, on se contente d’en rêver.» Pourtant, à les regarder chanter sur scène, virevolter dans les airs ou jouer au grand écran, on croirait que les artistes s’amusent et que leur travail est un jeu. «Étonnamment, une bonne partie de la population pense que les gens de théâtre, par exemple, ont un travail comme eux pendant le jour et jouent dans des pièces le soir, simplement à titre de loisir, affirme François Colbert, titulaire de la Chaire de gestion des arts Carmelle et Rémi-Marcoux, à HEC Montréal. Le métier des artistes est profondément méconnu.»

L’acteur Pierre Curzi, aussi président de l’Union des artistes, jure que le quotidien des artistes est fait de sueur et de labeur. À commencer par le sien. «C’est un foutu travail, long et fastidieux, dont la majeure partie se déroule dans l’ombre: je lis des textes, je les analyse jusque dans les moindres virgules, j’étudie mon personnage, je prends des notes, j’apprends par cœur, je répète mes scènes. Un texte dense au théâtre peut exiger facilement 200 heures d’apprentissage.»

Isabelle Poirier, 35 ans, danseuse professionnelle au sein de la troupe montréalaise Marie Chouinard et enseignante en danse à l’Université Concordia, observe d’ailleurs que ses élèves sont souvent déçus quand ils sont confrontés à la réalité. «Ils croient que leur seul plaisir de danser les tiendra… Or, le régime de vie d’un danseur n’a rien d’une partie de plaisir. Il faut une discipline de fer et une grande rigueur: on s’entraîne tous les matins et, l’après-midi, on répète les chorégraphies. Sans compter les fréquentes tournées. Ça n’a rien à voir avec les spectacles qu’on organisait pour s’amuser quand on était enfant!»

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Le travailleur du futur

Les artistes ne seraient rien de moins que l’incarnation potentielle du travailleur qualifié du futur, croit Pierre-Michel Menger, directeur d’études de l’École des Hautes Études en Sciences Sociales, à Paris, et auteur de l’essai Portrait de l’artiste en travailleur (Seuil, 2002). Leurs caractéristiques sont en effet compatibles avec les principes de la nouvelle économie basée sur le savoir, avance ce spécialiste de la sociologie de l’art et du travail : l’autonomie, l’engagement, la mobilité, l’exposition à l’insécurité et à la compétition, la flexibilité et la trajectoire éclatée. Sans oublier la créativité, évidemment.

C’est d’ailleurs la prépondérance de l’activité créative qui distingue l’artiste du commun des travailleurs. Car si les artistes sont des travailleurs à part entière, leur rapport au travail n’est pas le même que celui d’un chauffeur d’autobus, d’une avocate ou d’un plombier, explique Pierre-Michel Menger. Il établit d’ailleurs une distinction entre le «travail utilitaire» qu’occupe le commun des mortels, plutôt anonyme et substituable, et le «travail expressif», qui porte la signature de l’artiste.

Bien qu’il paraisse plus attrayant au premier regard, le travail expressif amène aussi son lot d’insécurité. Embauchés principalement à forfait, les artistes sont les ambassadeurs par excellence du travail autonome, avec tout ce que cela suppose de «variabilité et d’incertitude», note encore l’universitaire français : horaires marginaux, périodes d’inactivité plus ou moins longues, multiplication de petits boulots pour joindre les deux bouts, déplacements fréquents à cause des tournées ou des expositions…

«C’est carrément une vocation», affirme Faon Shane, une jeune artiste de 28 ans qui a cofondé sa propre troupe de cirque théâtre contemporain, Les 7 doigts de la main, après avoir fait partie du Cirque du Soleil pendant 20 ans. Une enfant de la balle dont les parents faisaient partie des Échassiers de Baie-Saint-Paul au début des années 1980, au côté de Guy Laliberté. «Le cirque, c’est toute ma vie. Je m’y consacre sept jours sur sept. Je suis passionnée par mon métier, voire obsédée! Même en congé, je pense à mes numéros : j’en profite pour acheter mes costumes de scène. C’est très difficile pour la vie amoureuse…»

«Les artistes qui connaissent du succès sont particulièrement acharnés. On est loin du cliché de l’artiste oisif qui vasouille dans ses rêveries!»
— Pierre-Michel Menger,
directeur d’études de l’École des Hautes Études en Sciences Sociales à Paris

Mener sa barque

En fait, les artistes sont souvent des bourreaux de travail, observe Pierre-Michel Menger. «Ceux qui connaissent du succès sont particulièrement acharnés. On est loin du cliché de l’artiste oisif qui vasouille dans ses rêveries! Au contraire, ils enchaînent projet sur projet et ne comptent pas leurs heures. Ce sont, en quelque sorte, des entrepreneurs. Car pour se forger une renommée dans un milieu aussi compétitif, il faut savoir prendre des risques, gérer son portefeuille d’emplois, entretenir des liens avec ses partenaires. Des qualités qui sont propres aux entrepreneurs, finalement.»

Pierre Curzi s’insurge d’ailleurs contre la vision réductrice de l’artiste inconséquent qui ne sait pas s’occuper de ses affaires. «Sur les plans financier et administratif, les artistes doivent toujours faire la preuve qu’ils sont intelligents, rationnels et responsables. C’est injuste, car en tant que travailleurs autonomes devant composer sans cesse avec la précarité, on est souvent plus responsables que d’autres qui, parce qu’ils ont un emploi stable, se permettent de faire des folies.»

Pourquoi alors le mythe de l’artiste qui traînasse persiste-t-il? C’est que les périodes de vide qui succèdent à un sprint d’activités nourrissent les soupçons des autres travailleurs, poursuit le sociologue. «Ces alternances de travail et de repos sont relativement incompréhensibles pour ceux qui vivent selon un rythme prévisible. De plus, les artistes qui ont peu de succès travaillent moins, forcément. Or, comme ils sont plus nombreux que ceux qui réussissent, cela colore le jugement de la population, qui se demande bien ce que tous ces artistes font de leurs journées.»


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