![]() Isabelle Poirier • Danseuse professionnelle et enseignate |
Barbara Ulrich, directrice générale du Conseil québécois des arts médiatiques, estime pour sa part que les préjugés à l’égard de l’emploi du temps des artistes s’expliquent par la méconnaissance du processus de création, et en particulier la phase de développement d’une idée. «Lorsqu’un artiste réfléchit ou écrit dans un café, fait des recherches dans Internet, part en voyage pour prendre des photos, on a l’impression qu’il flâne et se contente de vivre sur le bras de l’État. Or, construire une idée pour l’amener jusqu’à un scénario, par exemple, ne se fait pas forcément dans un bureau de 9 à 5.»
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Amusé, le sculpteur René Derouin se rappelle qu’on lui a déjà demandé la permission d’emprunter sa hacienda au Mexique, présumant que l’artiste avait les moyens de posséder un tel palace... «Parce que mes créations sont connues, parce qu’on m’a vu dans les médias, parce que j’ai voyagé et mis sur pied une fondation, les gens s’imaginent que je suis au-dessus de mes affaires. Pourtant, je mène une vie sobre. Comme je n’ai pas de fonds de pension, à 69 ans, je continue à travailler fort pour gagner ma vie.»
«Je ne suis pas Madonna!» renchérit la mezzo-soprano Renée Lapointe, qui se produit régulièrement aux quatre coins du pays et en Europe depuis 20 ans. «Contrairement à ce que les gens pensent, mon revenu est modeste; parfois même, c’est de la survie! J’ai beaucoup de dépenses : le pianiste, les tenues de scène, les hôtels… Certains chanteurs y passent leurs cachets!»
![]() René Derouin • Graveur, peintre et sculpteur |
En vérité, la plupart des artistes québécois ne sont pas prêts de s’ouvrir un compte en Suisse. Soit, leur salaire annuel moyen dépasse les 37 000 $, selon une étude publiée par le ministère de la Culture et des Communications (Pour mieux vivre de l’art : portrait socioéconomique de l’artiste, 2004, données tirées du recensement de Statistique Canada de 2001). Celui des autres contribuables du Québec est plutôt de 28 708 $ par année. Mais certaines catégories d’artistes – comme les humoristes, qui touchent en moyenne plus de 90 000 $ annuellement – font gonfler la moyenne. Dans les faits, 44 % des artistes font moins de 20 000 $.
Selon François Colbert, de HEC Montréal, cette précarité s’explique avant tout par un problème d’offre et de demande. «On n’a pas un marché suffisant pour absorber la masse d’artistes qui veulent percer. En fait, je suis de ceux qui pensent qu’il y a trop d’artistes, trop de produits disponibles. À titre d’exemple, pour que l’ensemble des écrivains vivent exclusivement de leurs droits d’auteur, il faudrait que chaque famille achète 60 romans canadiens par année! C’est impossible.»
Jean-Guy Lacroix, sociologue de la culture et des industries culturelles et professeur à l’Université du Québec à Montréal, croit aussi que cette abondance d’artistes sur le marché fait bien l’affaire des entrepreneurs (les producteurs de spectacles ou de disques, par exemple). «Ils peuvent ainsi puiser dans un bassin de jeunes vachement talentueux et brillants, prêts à travailler pour un salaire misérable, et même bénévolement, dans l’espoir d’être repérés.»