![]() Renée Lapointe Mezzosoprano |
René Derouin s’indigne aussi de cette «exploitation éhontée des jeunes artistes, que les écoles forment chaque année par centaines sans prendre en considération la taille du marché et la sous-évaluation des œuvres qui en découle. Quelle perte d’investissement!»
Bref, en bout de piste, «alors que les employeurs achètent les services des artistes à la pièce et se dégagent ainsi de toute responsabilité quant au développement de leur carrière, c’est la collectivité publique qui se retrouve avec le problème en main, car les artistes demandent à l’État de se substituer aux employeurs pour couvrir une partie des risques professionnels liés à leur instabilité», explique Pierre-Michel Menger.
La question des subventions aux artistes reste d’ailleurs controversée. D’un côté, certains estiment qu’on devrait maintenir, voire bonifier, les fonds d’aide à la culture, jugeant que les retombées économiques dépassent largement l’investissement. Jean-Guy Lacroix est de ceux-là. «Socialement et économiquement, on reconnaît leur utilité, mais on n’est pas prêt à en assumer le coût! Pour être équitable, il faudrait monter à 2 % la part du PIB consacrée aux arts.»
Mais d’autres, comme François Colbert, se demandent si l’État a vraiment les moyens de soutenir la culture. «D’ici à 10 ans, si les prédictions se réalisent, 80 % du budget provincial sera consacré à la santé et à l’éducation. Que restera-t-il pour les arts? Le soutien aux artistes a toujours été déterminé en fonction de la richesse d’une civilisation – l’Égypte, par exemple, a construit des pyramides parce qu’elle était prospère. Les artistes diront que l’art n’est pas un luxe, mais pour bien des citoyens, il s’agit d’un loisir!»
La question des subventions, du moins celles qu’on accorde aux écrivains, irrite franchement le jeune écrivain Maxime-Olivier Moutier, qui a publié notamment Marie-Hélène au mois de mars. Il en appelle carrément à la responsabilisation des artistes. «Chaque année, des écrivains font une demande de subvention et attendent que le gouvernement leur permette d’exercer leur art. Je trouve cette attitude complètement lâche, narcissique et irresponsable.»
Le talent n’est pas un privilège, poursuit-il. «Pourquoi les gens devraient-ils payer des impôts pour que toi, l’écrivain, tu puisses écrire ton livre? Je vais être dur, mais j’estime que si ton rêve ne te permet pas de vivre, alors il faut changer de rêve. Quand je me suis rendu compte que je faisais 2 000 $ par année avec l’écriture, j’ai choisi de travailler comme psychanalyste à temps complet. Dorénavant, j’aménage mon horaire pour me consacrer à mon art. J’ai une famille à faire vivre, alors j’assume.»
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De son côté, René Derouin souhaiterait que les artistes osent aussi développer de nouveaux marchés en allant davantage à la rencontre du public, à l’instar de la Politique d’intégration des arts, qui oblige les édifices et les sites publics en construction à consacrer une partie de leur budget à l’achat d’une ou de plusieurs œuvres d’art. Selon lui, cette initiative permet aux artistes de vérifier leur œuvre auprès d’un grand nombre de citoyens. «Le système actuel maintient les artistes en vase clos, trop loin de la vie des gens. Ils ne se confrontent pas suffisamment au public. Je voudrais aussi que se développe le mécénat parmi la bourgeoisie canadienne-française. Après tout, ces gens d’affaires qui nagent aujourd’hui dans l’argent ont déjà bénéficié de l’aide de l’État au moment de lancer leurs entreprises. Il serait juste de renvoyer l’ascenseur.»
«Quand je me suis retrouvée dans un local de chant à corriger des aigus, après avoir laissé tomber mes études en ergothérapie, j’ai eu l’impression d’être égoïste et de ne rien faire pour la planète, raconte la chanteuse d’opéra Renée Lapointe. Mais quand les gens viennent me remercier après un concert, en me disant à quel point je leur ai fait vivre de belles émotions, je me sens sincèrement utile.»
Un sentiment partagé par la danseuse Isabelle Poirier et l’acrobate Faon Shane. «Je me suis longtemps demandé quel était mon impact dans la société en tant qu’artiste, affirme Isabelle. Mais quand j’ai le bonheur de rencontrer les gens, comme cette femme handicapée qui est venue me voir danser un jour, tout s’éclaire : je prends soin de l’imaginaire des gens, de leur santé mentale. Je donne de la beauté, de la vitalité.»
«Je sais que ma contribution n’est pas aussi concrète et tangible que celle d’un médecin et, parfois, je me sens coupable, poursuit Faon. Mais en même temps, j’ai l’impression de rendre les gens vraiment heureux, d’apporter beaucoup sur le plan humain. Ça me réconforte, même si la question me hante encore.»
Maxime-Olivier Moutier s’interroge également sur son utilité en tant qu’écrivain. Sans faire une croix sur l’écriture, il gagne sa vie comme psychanalyste, un rôle social qu’il trouve très concret. «Je ne nie pas l’importance de la littérature dans la société. Les livres transmettent un enseignement et nomment des états d’âme profonds qu’on n’arrive pas toujours à exprimer dans le quotidien. Mais le monde d’aujourd’hui cherche-t-il des réponses dans la littérature? Je n’en suis pas certain. En fait, j’ai davantage l’impression de changer le monde lorsque je revêts mon chapeau de psychanalyste et que j’offre une réponse humaine à des gens en détresse totale.»
Mais pour Pierre-Michel Menger, il est clair que le rôle des artistes dans la société n’est pas à remettre en question. «L’art a une valeur civilisatrice, esthétique et économique; il n’est pas destiné uniquement à la satisfaction individuelle des consommateurs, mais il a une portée beaucoup plus large, une portée collective. Si on cesse de le soutenir, nous ne pourrons plus faire pour les générations à venir ce que les Anciens ont fait pour nous en léguant leur héritage culturel. Après tout, la création est une fonction symbolique fondamentale de l’activité humaine.»