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Brûlés (suite)


Magazine Jobboom
Vol. 7 no. 7 août 2006

Un mal mystérieux

Les spécialistes s’entendent pour dire que la méconnaissance de la maladie mentale est à l’origine de bien des actes de discrimination à l’égard des rescapés du burnout. «Il est encore tabou de parler de santé psychologique», dit Nathalie Houlfort, psychologue et professeure-chercheure spécialisée en comportement organisationnel à l’École nationale d’administration publique. «On l’associe à la folie. Ceux qui ont des problèmes de cet ordre sont perçus comme des personnes fragiles, incapables de s’organiser ou de gérer leur stress.»

«Tous les collègues se cotisent pour acheter des fleurs et envoyer une carte à une victime d’un infarctus, ajoute Claude Charbonneau. Il a droit à du soutien, et quand il revient au boulot, tout le monde va le voir. Ceux qui partent en congé à cause d’une dépression n’ont pas droit au même traitement. Les gens sont mal à l’aise et ne savent pas comment aborder la personne.»

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«Quand j’ai fait une dépression, personne ne m’a témoigné la moindre sympathie, se rappelle Marthe, secrétaire de direction dans un hôpital. C’est comme si tout le monde se foutait de moi.»

Pourquoi ce silence inconfortable? «On a peu démystifié les maladies mentales jusqu’à présent, contrairement au sida et au cancer, explique le Dr Rémi Quirion, directeur scientifique de l’Institut des neurosciences, de la santé mentale et des toxicomanies. On ne sait pas trop ce que c’est et ça nous fait peur. On commence à peine à parler de la maladie mentale ouvertement, comme l’a fait Margaret Trudeau récemment.» L’ex-épouse de Pierre Elliott Trudeau, mère de Justin et de Sacha, a parlé publiquement il y a quelques mois de la dépression bipolaire qui l’afflige depuis les années 1970.

Le fait que les signes du burnout ou de la dépression ne soient pas toujours évidents rend la compréhension de la maladie encore plus difficile. «Les problèmes de santé sans symptômes aussi patents qu’une jambe cassée ou qu’un cancer sont davantage susceptibles d’éveiller les soupçons des autres», affirme Louise Saint-Arnaud, titulaire de la Chaire de recherche du Canada sur l’intégration professionnelle et l’environnement psychosocial de travail.

«Quand j’ai fait une dépression, mon employeur m’a rappelé au bout de deux mois afin que je rencontre son propre médecin, raconte encore Marthe. Ça m’a humiliée, parce que j’ai eu l’impression qu’on ne me croyait pas. J’étais à bout et en plus, il fallait que j’aille leur montrer que j’étais réellement malade!»

Effet pervers

Aussi, quand on croise un collègue en congé de maladie au cinéma, au restaurant ou au centre commercial, le doute s’installe. Et si c’était de la comédie, ce présumé burnout? «On entend parfois ce genre de remarque dans les milieux de travail. Parce que les symptômes sont abstraits, on pense que les gens abusent du système. Pourtant, ça fait partie de la thérapie de sortir de la maison!» note Claudine Ducharme, de Watson Wyatt.

Pour Angelo Soares, professeur au Département d’organisation et ressources humaines de l’École des sciences de la gestion de l’UQAM, cette hostilité de la part des collègues s’explique de plusieurs façons. «Si le patron n’a pas remplacé la personne en congé de maladie, les coéquipiers sont obligés de se partager ses dossiers, en plus de faire les leurs. Ainsi, le malade devient la source de leur malheur. Cela crée de l’animosité.»

«Mais il y a plus, poursuit-il. La personne qui fait un burnout est la preuve vivante que le travail peut nous rendre malade. Or, cette réalité est si difficile à envisager que les travailleurs préfèrent se cacher derrière des mécanismes de défense tels que la négation. Ils se disent : “De toute façon, cette fille est une paresseuse”, ou alors “Elle avait trop d’activités en dehors du travail.” Certains minimisent aussi le problème en disant : “Elle exagère son mal.” En fait, ils trouvent plein de raisons pour blâmer la victime plutôt que l’organisation. Car s’ils pointent du doigt l’organisation, cela équivaut à s’avouer qu’ils peuvent tomber eux aussi.»

«Si le patron n’a pas remplacé la personne en congé de maladie, les coéquipiers sont obligés de se partager ses dossiers, en plus de faire les leurs. Ainsi, le malade devient la source de leur malheur. Cela crée de l’animosité.»
— Angelo Soares, UQAM

Or, le travailleur qui souffre d’épuisement professionnel est sensible au jugement de son environnement. «Lui-même ressent de la honte vis-à-vis de sa maladie, remarque la psychologue Louise Fréchette. Personne n’aime se heurter à ses propres limites. C’est dévalorisant. Surtout dans une société qui tolère difficilement qu’on ne puisse plus livrer la marchandise.» «Tous les patients en dépression que je rencontre craignent le retour au travail, note la psychologue Nathalie Houlfort. Ils ont peur de ne plus retrouver leurs capacités et s’inquiètent des rumeurs qui circulent à leur sujet au bureau. Malheureusement, ils ont parfois raison de s’en faire, car il arrive qu’on leur retire des responsabilités sans les consulter, parce qu’on les croit, à tort, moins performants qu’avant.»

Tout ça a pour effet de réduire les travailleurs au silence, même au plus fort de leur détresse. Selon une enquête menée en 2002 pour le compte de la Fondation des maladies mentales du Québec, 40 % des 600 Québécois sondés ont affirmé qu’ils ne souffleraient mot à leur employeur s’ils étaient atteints d’une dépression.

«Les gens ont peur que l’aveu d’un problème de santé mentale mette un frein à leur carrière, affirme Lola Noël, directrice des communications à la Fondation des maladies mentales. C’est une grave erreur. Plus on se prend en main rapidement, plus on a de chances de guérir en peu de temps, sans risque de rechute. Plus on attend, plus on s’enfonce, et plus c’est difficile de s’en sortir.»


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