C’est du moins ce que soutient Claudine Ducharme, qui supervise chaque année l’enquête Au travail! de la firme Watson Wyatt. «En 2005, on a interrogé 94 entreprises canadiennes, qui emploient un total de 300 000 personnes. Seulement 5 % ont affirmé qu’elles allaient tenter de contrer les préjugés qui entourent la santé mentale. Quand on pense que d’ici 2020, la dépression sera la première cause d’invalidité dans le monde – selon l’Organisation mondiale de la Santé –, il y a de quoi s’inquiéter.»
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L’ennui, c’est que les entreprises se sentent plus ou moins concernées par le problème, remarque la psychologue Louise Fréchette. «Quand le fusible d’un employé saute, les milieux de travail traitent cela comme un problème individuel, et non systémique. La personne finit par croire qu’elle est dysfonctionnelle, alors que c’est souvent son organisation qui l’est. Ça fait des années qu’on exigeait d’elle qu’elle tourne à plein régime, bien au-delà de ce qu’elle pouvait fournir. Et quand elle craque, c’est elle qui porte l’odieux de la situation.»
Angelo Soares partage cet avis. «Bien peu de compagnies modifient en profondeur leur manière de fonctionner quand les employés tombent comme des mouches. Certains partent en burnout et reviennent au bout de six mois. Sauf que rien n’a changé. La charge de travail est la même, il y a toujours aussi peu de reconnaissance, aussi peu d’autonomie et autant d’injustice. Résultat : les gens font un autre burnout au bout de quelque temps. Et on les congédie en leur disant qu’ils ne sont pas capables de faire le travail!»
Cela dit, ce n’est pas entièrement la faute aux entreprises si tant de gens pètent les plombs. «L’individu est largement en cause, pense Marie-Louise, gestionnaire dans une entreprise financière. Fait-on vraiment le job qui nous convient? Est-on à sa place dans tel type d’organisation? En 30 ans de carrière, je n’ai jamais vu quelqu’un qui aime son boulot faire un burnout, même s’il travaille 70 heures par semaine.»
La vie privée charrie aussi son lot de vicissitudes qui nous tirent vers le bas. Un enfant délinquant, un mari qui nous quitte, une mère malade qui agonise, et nous voilà anéanti. Quoi qu’il en soit, selon la chercheuse Louise Saint-Arnaud, les organisations demeurent en grande partie responsables de la détresse psychologique des gens. Chiffres à l’appui.
«Dans les études que j’ai menées depuis 10 ans, je demande toujours aux participants de m’indiquer la cause principale de leur arrêt de travail. Dans 30 % des cas, on me dit que c’est le travail; 60 % mentionnent le travail et la vie personnelle; et 10 % affirment que leur vie personnelle est au cœur de leur problème.»
Autrement dit, dans la presque totalité des cas, le boulot fait partie du bobo. «Nos conditions de travail ont connu une transformation sans précédent depuis 10 ans. La tâche s’est intensifiée et complexifiée – on doit maîtriser plusieurs technologies très rapidement –, et elle s’est précarisée, puisqu’on ne sait plus combien de temps on conservera son emploi.»
Ce qui n’est pas sans effet sur la santé mentale des gens. «Une des causes de l’épuisement professionnel est la perte de sens au travail, poursuit Louise Saint-Arnaud. À force d’accélérer la vitesse de croisière parce que la direction l’exige, les travailleurs finissent par couper dans la qualité du produit. Or, ce sacrifice fait souffrir ceux qui se soucient du travail bien fait. La qualité faisait partie de leur code d’éthique. Heureusement, la nouvelle génération est très préoccupée par la question du sens au travail. La raréfaction de la main-d’œuvre obligera peut-être les entreprises à revoir leurs valeurs et à réintégrer la notion de “sens”, en favorisant des liens plus étroits entre superviseurs et employés et en réduisant la charge de travail, par exemple.»
Moins de travailleurs à qui des employeurs exigeraient moins d’efforts? C’est la quadrature du cercle…
Burnout, dépression et cie
Il y a peu de chances que vous soyez indemnisé par votre assurance collective ou la CSST si vous présentez un certificat médical attestant que vous souffrez d’un «burnout» ou d’un «épuisement professionnel». Ces termes sont largement employés dans la vie courante, mais ils ne figurent pas dans le DSM (Diagnostic and Statistical Manual of Mental Disorders), de l’American Psychiatric Association, une bible en matière de maladie mentale. Autrement dit, il ne s’agit pas de maladies officiellement reconnues. C’est pourquoi on vous parlera davantage de «troubles d’adaptation avec humeur anxieuse ou dépressive», par exemple, ou carrément de «dépression».
Mais au fait, quelle est la différence entre les deux? Selon l’Ordre des psychologues du Québec, la principale différence est que le burnout (ou trouble de l’adaptation) est un épuisement lié plus spécifiquement au travail, qui survient après un investissement professionnel excessif. Vous n’êtes pas complètement à terre, mais assez perturbé pour avoir du mal à fonctionner (grande fatigue physique et mentale, anxiété, insomnie, difficulté de concentration, sentiment d’incapacité, colère et cynisme face au travail). La personne parvient généralement à récupérer en se retirant de son milieu de travail et en modifiant les attitudes et habitudes qui l’ont conduite à l’épuisement. Or, une dépression, c’est la totale : vous n’êtes plus capable de gérer quoi que ce soit dans votre existence. Vous vous êtes vidé de toutes vos ressources, et plus rien ne vous fait envie. Cet état n’est cependant pas nécessairement lié à votre emploi du temps.
(M.-H. P.)