Les employeurs, les assureurs et la CSST exigent parfois que les victimes de troubles de santé mentale soient examinées de nouveau par un médecin d’expertise, payé par eux. Ces médecins ne sont pas toujours au-dessus de tout soupçon de partialité.

Quand Véronique a fait une dépression l’an dernier, les ressources humaines de l’hôpital où elle travaillait comme physiothérapeute l’ont «carrément harcelée», dit-elle.
«L’infirmière qui s’occupait de mon dossier m’appelait constamment à la maison pour s’informer de mes activités. Il ne fallait surtout pas que j’aie l’air de m’amuser! Si j’allais voir mes parents, qui sont à deux heures de route, elle me faisait remarquer que ce n’était pas bon pour quelqu’un dans mon état. Elle doutait de moi. Chaque fois que mon médecin traitant prolongeait mon congé, elle disait que ça n’avait pas de bon sens que je ne revienne pas au travail.»
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Mais le plus traumatisant pour elle a été ces deux convocations à l’hôpital pour rencontrer d’abord un autre médecin que son médecin traitant, puis un psychiatre, tous deux payés par son employeur – c’est ce qu’on appelle des «médecins d’expertise». «J’ai senti qu’on me traitait comme une menteuse. Ces procédures ont vraiment aggravé mon état. J’étais tout le temps en train de me justifier.»
Marthe, secrétaire de direction dans un autre hôpital, a aussi goûté à ce traitement. «L’infirmière affiliée aux ressources humaines m’appelait aux deux jours après mon diagnostic de dépression majeure. Il a fallu que mon médecin traitant lui dise d’arrêter parce que ça me perturbait trop. Finalement, je suis allée rencontrer le médecin payé par mon employeur. Ça m’a beaucoup humiliée.»
Et la raison principale, assure Mme Bonneau, n’est pas d’épingler les travailleurs malhonnêtes, mais de les aider à s’en sortir en leur donnant un accès rapide à un psychiatre, et ce, aux frais de l’employeur. À La Capitale, le vice-président des assurances collectives, Marcel Bilodeau, jure que les expertises n’ont pas pour but de contredire le diagnostic du médecin traitant. «Le médecin traitant constate que son patient souffre d’un trouble d’adaptation [NDRL : burnout], par exemple, mais n’a pas forcément le temps d’analyser ce qui pourrait être fait pour le ramener au travail plus rapidement. Le médecin d’expertise a pour mandat d’examiner plus attentivement le problème du travailleur. Si c’est un conflit avec son patron, notre équipe organisera une rencontre avec le supérieur pour tenter de dénouer la situation.»
«Effectivement, on fouille davantage l’histoire du patient que le médecin traitant, affirme le Dr Georges L’Espérance, président de la Société des médecins experts du Québec. On fait des examens physiques et psychologiques complets, avec peut-être plus d’objectivité que le médecin traitant. Le rapport émotif médecin-patient est moindre.»
Il faut dire que ce qui est écrit sur l’ordonnance médicale émise par le médecin traitant n’est pas la preuve, aux yeux des compagnies d’assurance, que la personne est totalement inapte au travail. À l’aide d’une description de tâches, le médecin d’expertise doit examiner si l’état du patient correspond aux critères d’invalidité liés à tel type d’emploi, compte tenu des exigences physiques ou psychiques. Et si, effectivement, le patient est incapable de faire son travail habituel, ça ne veut pas dire qu’il n’est pas capable de faire un autre type de travail en attendant qu’il soit rétabli.
Le but, en somme, est de ramener les gens au boulot au plus vite. D’abord, parce que l’absentéisme coûte la peau des fesses aux entreprises et aux compagnies d’assurance, mais aussi pour éviter que le patient s’enlise. «Après six mois d’invalidité, explique le Dr L’Espérance, il est plus difficile de retourner au travail. Dans bien des cas, le fait de rester à la maison contribue à détériorer l’état de la personne.»
C’est ce que croit aussi Claude Charbonneau, directeur général de la Fondation travail et santé mentale. «Il n’est pas souhaitable de rester en situation d’invalidité trop longtemps. Retourner au travail progressivement permet de regagner confiance en ses aptitudes.»
Environ 10 % des plaintes traitées actuellement par le Collège concernent la médecine d’expertise. «Le nombre de plaintes était à la hausse dans les années 1990, ce qui nous a incité à produire un guide pour baliser la conduite des professionnels dans ce secteur de la santé, précise le Dr Fortin. Depuis, la proportion des plaintes à ce sujet oscille entre 8 % et 12 %, par rapport au total des plaintes reçues.»
Le Dr Georges L’Espérance assure que s’il y a eu des cas de complaisance dans le passé, «c’est en train de disparaître». «On donne beaucoup de formation afin de sensibiliser les médecins à l’importance de faire des évaluations objectives.»