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Dossiers chauds

La comédie humaine

N’importe qui peut faire un exercice de théâtre dans le cabinet du médecin et en ressortir avec un congé de maladie payé. Alors que l’absentéisme prend des proportions monstres dans les entreprises, la question se pose : les travailleurs abusent-ils du système?

Recherche et rédaction : Marie-Hélène Proulx




C’est un véritable fléau. Seulement à la CSST, les coûts associés à l’indemnisation des travailleurs souffrant d’un problème de santé mentale ont quasiment triplé en 10 ans. La compagnie d’assurance Standard Life confirme une augmentation de 140 % des invalidités liées à une condition psychologique au cours des 15 dernières années.

Bon nombre de ces salariés mis au repos sont affligés de véritables souffrances psychologiques. Mais certains abusent-ils? «Il y a toujours des gens qui tentent de frauder, mais ça reste marginal», estime Marcel Bilodeau, vice-président des assurances collectives à La Capitale. Même écho du côté de la Standard Life.

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«Le cas classique d’abus est celui d’un employé qui a subi une évaluation de rendement négative ou n’a pas obtenu l’augmentation de salaire voulue, et qui se présente une semaine plus tard avec une ordonnance prescrivant un arrêt de travail», explique Carl Brouillette, consultant en gestion de l’invalidité à la Standard Life. «Mais encore là, il faut voir : est-ce que le rendement de la personne avait diminué en raison de sa condition médicale, ou est-elle partie en arrêt de travail parce qu’elle était en colère contre son employeur?»

«Plusieurs des demandes d’indemnisation que nous recevons pour troubles psychologiques cachent en fait une insatisfaction au travail, poursuit Carl Brouillette. Due à un conflit, par exemple. Il y a donc médicalisation d’un problème qui n’est pas vraiment psychiatrique, mais plutôt administratif, ou qui relève d’un choix personnel. Or, nous indemnisons seulement lorsque l’arrêt de travail est commandé par une condition psychologique qui entraîne des limitations fonctionnelles.»

Ni blanc ni noir

Pour tenter d’y voir clair, les compagnies d’assurance procèdent à l’analyse de l’information médicale reçue, organisent des rencontres avec l’employé et l’employeur et font parfois appel à une expertise médicale indépendante (souvent un psychiatre). Toutefois, la situation est parfois aussi facile à démêler que l’énigme de l’œuf et de la poule! «Rien n’est jamais totalement blanc ni totalement noir, concède Marcel Bilodeau. Par exemple, une personne peut être effectivement fatiguée, mais l’est-elle au point de ne plus pouvoir travailler du tout?»

À la CSST, qui indemnise le travailleur dans la mesure où ce dernier peut prouver, documents à l’appui, que sa lésion psychologique a bel et bien été causée par le travail (à la différence des assurances privées, qui indemnisent même si les troubles mentaux sont causés par des difficultés personnelles), on ne badine pas avec les zones grises. «Être épuisé n’est pas une maladie, précise Héloïse Bernier-Leduc, agente à la direction des communications de l’organisme. Ça nécessite un temps de repos, mais la CSST n’indemnise pas dans ce cas. Il faut que ce soit une maladie professionnelle reconnue, comme la dépression, les chocs nerveux ou les troubles d’adaptation.»

«On dit qu’il y a une épidémie de burnouts, mais ce sont peut-être les médecins qui accordent plus de certificats qu’avant!»
— Dr Georges L’Espérance,
Société des médecins experts du québec

Le défi est d’arriver à démontrer à la CSST que la détresse n’est pas liée à la vie personnelle. «Il nous faut des faits concrets, et pas seulement une perception, explique Mme Bernier-Leduc. Par exemple, si un salarié affirme qu’il s’est brûlé en raison d’une surcharge de travail, il doit prouver qu’il a fait, disons, 10 dossiers de plus que ses collègues pendant une longue période.»

Trop cool?

Les médecins font-ils preuve de la même rigueur? Les avis sont partagés. «Je ne pense pas qu’ils s’en font passer très souvent, estime Jocelyne Bonneau, qui travaille quotidiennement avec les travailleurs indemnisés au bureau des ressources humaines du Centre hospitalier universitaire de Québec. «Ils savent poser les bonnes questions. Quant aux salariés qui s’essayent, ce sont toujours les mêmes. Souvent, ils nous envoient leur certificat médical par la poste, ou c’est le conjoint qui vient le porter au bureau!»

Au Collège des médecins du Québec, on reçoit peu de plaintes de la part des entreprises concernant des médecins complaisants qui distribueraient des certificats médicaux à tout vent. Une dizaine par année environ. «On reçoit bien plus de plaintes de la part de patients dont le médecin a refusé de les mettre en congé!» affirme le Dr Jean-Claude Fortin, syndic adjoint à la direction des enquêtes de l’organisme.

N’empêche, le Dr Georges L’Espérance, neurochirurgien et président de la Société des médecins experts du Québec, remarque un certain laisser-faire. «Je pense que les certificats médicaux pour cause d’invalidité se donnent trop facilement. On dit qu’il y a une épidémie de burnouts, mais ce sont peut-être les médecins qui accordent plus de certificats qu’avant! Ils sont pressés par le temps, tiennent pour acquis les symptômes qu’on leur décrit de bonne foi, et signent un congé. Un congé souvent trop long, d’ailleurs. Les études scientifiques démontrent clairement que le retour au travail contribue grandement à la guérison du patient atteint de problèmes de santé mentale.»

«Certains médecins sont peut-être laxistes, dit le Dr Jean-Claude Fortin, mais je ne suis pas prêt à dire que l’augmentation des invalidités soit due à l’attitude des médecins. C’est plutôt le reflet de la sollicitation des patients, qui consultent de plus en plus pour les problèmes de santé mentale – peut-être parce que c’est moins tabou. Il faut dire aussi que la vie est plus stressante aujourd’hui.»

Reste que les moyens de vérifier si un patient souffre vraiment d’un trouble psychologique sont encore assez «aléatoires» et «laissent beaucoup de place à l’interprétation», selon le Dr Fortin. Bien plus que les outils qui mesurent les maladies purement physiques.

«Les tests que subissent les patients sont souvent des questionnaires dont les résultats sont moins absolus qu’une mesure biochimique, par exemple. Mais on fait du progrès», explique le Dr Rémi Quirion, directeur scientifique de l’Institut des neurosciences, de la santé mentale et des toxicomanies.

Grâce, notamment, aux techniques d’imagerie cérébrale, qui permettent d’observer l’activité du cerveau. Lors d’une dépression, les chercheurs ont remarqué que l’activité de certaines zones était modifiée. Hélas, ces techniques coûtent assez cher. «Aux États-Unis, ceux qui en ont les moyens peuvent fournir les résultats d’un tel test pour appuyer un diagnostic de maladie mentale. Au Québec, on n’en est pas là. Mais d’ici à 10 ans, ce sera probablement devenu la norme.»


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Résultats



Québec

45,9 %


Situation de l’emploi :
Défavorable

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