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Dossiers chauds

Survivre avec des miettes (suite)


Magazine Jobboom
Vol. 6 no. 2 février 2005

Le poids de la scolarité

Quand on lui demande combien vaut son travail de caissière à l’Armée du Salut, Isabelle le compare avec celui de son copain, un programmeur-analyste qui gagne 20 $ l’heure. «Il reste assis toute la journée et il a le temps de naviguer sur Internet. Moi, je suis debout, j’ai mal aux pieds et je dois rester souriante même si les clients sont bêtes, critiquent les prix ou font pipi dans les salles d’essayage!» La clientèle est difficile, admet Claudine Croteau, directrice des ressources humaines à l’Armée du Salut, section Québec. «Personnellement, je crois que son travail vaut au moins 9 $ l’heure. Mais, quand on évalue les salaires, les conditions de travail ou l’effort physique comptent moins que la scolarité.»

Or, Isabelle n’a qu’un diplôme d’études secondaires (DES). Et encore, chez les travailleurs au salaire minimum, 41 % n’ont même pas cela, comparativement à seulement 15 % pour l’ensemble des travailleurs, selon Statistique Canada. «L’éducation est la vraie solution pour hausser le niveau de vie des petits salariés : aujourd’hui, pour bien gagner sa vie, on doit savoir utiliser les nouvelles technologies», tranche Benoît Dostie, professeur d’économie à HEC Montréal. Si on n’y arrive pas, on se fait carrément remplacer par cette technologie. Il n’y a qu’à penser à la multiplication des caisses dans les supermarchés où les clients scannent et ensachent eux-mêmes leurs achats, ou encore, aux écrans tactiles avec lesquels on peut désormais acheter des billets de cinéma ou de train. Il y a des preuves indirectes de cette «invasion» des machines : au Canada, entre 1997 et 2003, le nombre de travailleurs au salaire minimum a chuté d’environ 2 % tandis que celui des bas salaires a fondu de 11 %, rapporte Statistique Canada. «Il y a plusieurs explications possibles pour cette baisse, mais l’innovation technologique est la plus crédible. Il est peu probable, par exemple, qu’il y ait eu des augmentations de salaire», précise Benoît Dostie.

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Comme tant d’autres, Patrick Levert aimerait bien retourner à l’école. «Je veux travailler en thanatologie, c’est-à-dire devenir embaumeur. Mais il faut faire des stages, et ils ne sont pas toujours payés», explique-t-il. Avec deux ados et une conjointe qui gagne le salaire minimum, difficile de se payer ce «luxe». Il préfère attendre que les enfants soient partis de la maison.

Retourner à l’école est tout aussi difficile pour Isabelle. «C’est maman et papa qui paient les études des étudiants universitaires que je connais. Moi, mes parents n’ont pas les moyens de m’aider, et je trouve ça très lourd de travailler, d’étudier et de m’endetter.» Bien sûr, il y a les prêts et bourses. «Mais on n’est pas tellement plus riche avec ça qu’avec le salaire minimum», note-t-elle.

Le cuisinier Hamid, pour sa part, a obtenu une maîtrise en activités sportives en Algérie et a longtemps été professeur de voile. Il aimerait bien revenir à l’enseignement de la navigation, mais son diplôme n’est pas reconnu ici. «Il aurait fallu que je retourne à l’école pendant deux ans pour apprendre des choses que je savais déjà», dit-il. Il a préféré renoncer.

«Il faut arrêter de regarder uniquement la scolarité pour déterminer un salaire, analyse Dominique Savoie, de la FTQ. Travailler dans les services implique souvent des horaires de soir ou de fin de semaine, et cela devrait être rémunéré à sa juste valeur. Si on ne le fait pas, c’est peut-être parce qu’il y a beaucoup de femmes dans ces petits boulots et que leur travail est souvent dévalorisé.»

Vivian Labrie, porte-parole du Collectif pour un Québec sans pauvreté, se fait plus philosophe : elle note simplement que «le salaire minimum devrait refléter ce que la société estime qu’une personne qui travaille à temps plein doit gagner pour vivre décemment». Or, autant Gaston Lafleur, du CQCD, que Réjean Gamache, un économiste qui a participé en 2002 au Comité interministériel sur la révision des critères de détermination du salaire minimum, s’entendent sur une chose : 7,45 $ l’heure est loin, très loin, d’être un salaire généreux.

«Au lendemain d’une hausse [du salaire minimum], les restaurateurs auront besoin d’autant d’employés parce qu’ils auront autant de frites à faire. Mais, à plus long terme, pour réduire leurs coûts de main-d’œuvre, ils investiront peut-être dans une friteuse automatique.»
- Benoît Dostie,
HEC Montréal

«Prix» au piège

La solution semble évidente : hausser les bas salaires et, en premier lieu, le salaire minimum. En effet, si celui-ci est plus élevé, «tous les petits salariés en profitent parce que certains employeurs offrent systématiquement plus que le minimum», explique Stéphane Renaud, de l’École des relations industrielles de l’Université de Montréal. Le propriétaire d’Un seul prix plus, Nadir Bunni, est l’un des partisans de cette pratique. «Si je donne le minimum, l’employé aura un rendement minimum. Mais si je donne un peu plus, il fera lui aussi des efforts supplémentaires», explique-t-il. Les magasins-entrepôts Costco du Canada ont adopté la même approche : depuis 2004, les salaires de départ vont de 9,50 $ à 10,50 $ l’heure. «Un employé mieux payé sera heureux et restera plus longtemps», résume Ron Damiani, porte-parole de la compagnie pour le Canada.

Majorer le salaire minimum permettrait aussi de mieux distribuer les richesses. En effet, parce que 64 % des Canadiens qui triment pour le minimum sont des femmes, «un salaire minimum plus généreux réduira l’écart salarial entre les sexes, dit Stéphane Renaud. En plus, comme cette hausse ne touchera pas les rémunérations très élevées, le décalage avec les salaires plus bas diminuera». Enfin, hausser le salaire minimum est souvent la seule façon de gonfler la bourse des petits salariés, qui bénéficient rarement de promotions et d’augmentations importantes.


D’où vient le salaire minimum?

En 1894, la Nouvelle-Zélande a créé le premier salaire minimum au monde. En 1919, le Québec en a instauré un pour les femmes et, en 1937, a étendu la législation à tous les travailleurs, note le Rapport du Comité interministériel sur la révision des critères de détermination du salaire minimum, publié en 2002. Ce rapport proposait un mode de calcul plus «scientifique» pour fixer le salaire minimum, qui a été adopté par le gouvernement. Onze critères ont été retenus, dont la variation de l’indice des prix à la consommation, le salaire horaire moyen, l’impact d’une hausse du salaire minimum sur le coût de la main-d’œuvre et la variation de la productivité au Canada. Le rapport a recommandé que le salaire minimum pourrait atteindre jusqu’à 47 % du salaire horaire moyen. En 2003, il aurait donc pu monter jusqu’à 8,20 $ l’heure.


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