Trouver un article
Une mauvaise distribution de la main-d’œuvre signifie que les entreprises et les travailleurs ne se développent pas au maximum de leur créativité et de leur efficacité. Or, ces deux caractéristiques sont essentielles à la fameuse économie du savoir que le Québec est «pratiquement condamné à réaliser», selon Louis Maheu, doyen de la Faculté des études supérieures de l’Université de Montréal.
| Pub. |
«Le Québec devra bientôt faire face à un problème structurel de taille : le vieillissement de la population. Cette situation entraînera des coûts sociaux énormes, dont sera responsable une masse de travailleurs moins nombreuse qu’auparavant. Pour y parvenir, il est donc nécessaire de développer une économie très solide, inventive et performante qui produit beaucoup de capital. Or, en ce moment, notre marché n’est pas aussi axé sur le savoir spécialisé et les compétences qu’il devrait l’être pour faire face à ces défis.»
Une vision à laquelle la présidente du Conseil de la science et de la technologie, Hélène Tremblay, adhère totalement : «La croissance de l’économie dans les prochaines années se fera à travers l’augmentation de la production intellectuelle. Il faut créer du savoir et des entreprises pour répondre aux exigences d’une société et d’une économie qui se complexifient. Depuis des décennies, les études secondaires étaient considérées comme l’exigence minimale pour fonctionner. Mais, bientôt, ce plancher sera remplacé par le diplôme d’études collégiales.»
Un pari qui n’est pas gagné d’avance, si on se fie aux observations du président de l’Association de la recherche industrielle du Québec, Claude Demers. «Bien des entreprises des secteurs de pointe, sauf peut-être en biopharmaceutique, ne sont pas du tout intéressées à engager des titulaires de maîtrise et de doctorat. Les employeurs évaluent que les cycles supérieurs universitaires ne sont pas ajustés aux besoins de l’industrie. Souvent, les études au deuxième cycle sont orientées vers le troisième cycle, alors qu’au doctorat elles sont axées de façon à produire des clones de professeurs d’université!»
On reproche aux sortants, et en particulier à ceux du doctorat, d’avoir de la difficulté à se débarrasser du cocon universitaire pour s’adapter à l’environnement de l’entreprise. «À l’université, les étudiants ont l’habitude de travailler seuls, estime Claude Demers. Ils progressent à leur rythme, en entourant du plus grand secret les résultats de leurs recherches et en se concentrant sur LE sujet qui les intéresse. Une fois en entreprise, certains sont incapables de répondre aux exigences : la pression est grande, on doit produire des analyses et trouver des solutions rapidement, aborder bien d’autres sujets que celui qui nous passionne et, surtout, savoir travailler en équipe!»
Louis Maheu, doyen de la Faculté des études supérieures à l’Université de Montréal, s’étonne devant de telles remarques. «L’université tour d’ivoire, loin des gens et du milieu, vous pouvez mettre une croix là-dessus. Depuis quelques années, les mentalités ont beaucoup changé dans le milieu universitaire. On est sensible aux demandes de l’industrie, et à celles des étudiants. Environ 60 % des étudiants de doctorat ne feront pas carrière à l’université. On en est conscient et on tente de mieux les outiller.»
D’où la mise sur pied, dans plusieurs universités, de centres de partenariat avec l’industrie, de centres de valorisation de la recherche et de centres d’entrepreneuriat.
«On a aussi orienté la maîtrise afin qu’elle devienne, pour ceux qui le désirent, un programme à vocation terminale, ajoute Louis Maheu. En philosophie comme en sciences pures. Il y a des stages en milieu industriel. Et l’an prochain, on espère implanter des modules axés sur le développement du leadership, la gestion de projet, la communication du savoir, le travail d’équipe.»
Julie Lainesse, 26 ans, a un baccalauréat et une maîtrise en physique. Elle est diplômée de l’Université McGill depuis 2002. Maintes fois boursière, elle a fait un stage en Allemagne en physique des particules et a travaillé quelque temps comme assistante à la recherche à l’université. Un gros calibre, comme on dit. Brillante, vive, imaginative. Pourtant, en ce moment, elle est commis dans un kiosque à journaux dans une station de métro. «Au début, je l’ai fait par choix, car je n’en pouvais plus de supporter la pression des études. Sauf que, maintenant, j’aimerais bien mettre mes connaissances scientifiques en pratique.» Elle a fait quelques démarches auprès d’entreprises au cours des derniers mois, mais en vain.