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Dossiers chauds

Les patrons toxiques

Ils sont autoritaires, narcissiques, condescendants, manipulateurs. Les patrons «toxiques» empoisonnent le quotidien de leurs employés et les mènent bien souvent à la démission, quand ils ne les rendent pas carrément malades.

par Sylvie L. Rivard
Coordination : Martine Roux
Photos : Nathalie St-Pierre


Magazine Jobboom
Vol. 5 no. 1 janvier 2004


À 19 ans, Nicolas (nom fictif) décrochait le boulot de ses rêves en devenant luthier dans un atelier de réparation d’instruments à cordes. Cependant, son expérience a vite pris des allures de cauchemar. Une seule cause : son patron.

Colérique et autoritaire, le propriétaire de la lutherie s’emportait pour un rien, insultait ses employés et leur manquait sans cesse de respect, explique Nicolas. «Pendant ses crises, il criait aussi fort qu’il le pouvait, frappait la table de son poing et lançait des objets dans toutes les directions.» L’homme exerçait une pression énorme sur ses employés pour que le travail soit vite fait et les obligeait même à rester en poste pendant la pause du midi, sans les rémunérer pour cette période. Un vrai patron toxique, un de ceux qui ont le talent d’empoisonner la vie de leurs employés et, en bout de ligne, de nuire au bon fonctionnement de l’entreprise.

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Huit ans plus tard, Nicolas se demande encore comment il a tenu le coup malgré le stress et le découragement qu’il ressentait alors. Aujourd’hui au service d’un distributeur d’instruments de musique, il jure qu’il n’accepterait plus de se faire maltraiter de la sorte.

Après tout, sa vie en dépend! Il y a en effet un lien étroit entre les maladies cardiovasculaires et le stress causé par une relation pénible avec le supérieur hiérarchique, ont découvert récemment trois chercheurs britanniques. Dans une étude menée auprès de travailleurs du milieu de la santé et publiée en juin 2003 dans le très sérieux Journal of Occupational & Environmental Medecine, ces sommités de la médecine du travail révèlent que les employés qui perçoivent négativement leur patron ont une pression artérielle supérieure à la moyenne. Une situation conflictuelle avec un patron et la perception que votre travail n’est pas reconnu font grimper d’environ 16 % les risques de maladies coronariennes et de 38 % ceux de crises cardiaques. Voilà qui donne froid dans le dos.

Un grand rôle

Les patrons toxiques sont plus nombreux que jamais, croit Bob Rosner, chroniqueur spécialisé dans les questions de travail et coauteur de Gray Matters: The Workplace Survival Guide (John Wiley & Sons, 2003). Selon lui, parce que le monde du travail bouge de plus en plus vite et que les patrons sont débordés, ils relèguent la gestion du personnel au bas de leur liste de priorités. «Je connais des employés dont on repousse sans cesse l’évaluation du rendement. Pourtant, ils ont besoin de rétroaction, de soutien, et que leur patron leur accorde du temps sur une base régulière.»

Une situation conflictuelle avec un patron et la perception que votre travail n’est pas reconnu font grimper d’environ 16 % les risques de maladies coronariennes et de 38 % ceux de crises cardiaques.

Les pires boss? «Ceux qui humilient leurs employés ou posent des gestes physiquement ou psychologiquement violents, comme le poing sur la table ou le harcèlement moral», croit Geneviève Fortier, présidente du conseil d’administration de l’Ordre des conseillers en ressources humaines et en relations industrielles agréés du Québec.

Une mauvaise relation avec un supérieur est d’ailleurs l’une des principales causes de démission, indique une enquête américaine publiée par deux experts de la firme de sondage Gallup dans le livre First, Break All the Rules: What the World’s Greatest Managers Do Differently (Simon & Schuster, 1999). Pour aboutir à cette conclusion, les sondeurs se sont appuyés sur plusieurs études réalisées en plus de 20 ans auprès de 80 000 gestionnaires et de un million d’employés. Une étude d’Accountemps, un cabinet international de recrutement, parvenait en novembre dernier à la même conclusion : près de la moitié des cadres canadiens interrogés ont affirmé que la relation avec le supérieur est le facteur influençant le plus l’épanouissement au travail de leurs employés.

Que l’attitude du patron affecte autant les travailleurs ne surprend guère Geneviève Fortier. «Tout être humain a besoin d’être reconnu et récompensé. Le patron a le pouvoir d’apprécier notre travail. Mais trop souvent, il ne le fait pas.»

Non seulement influence-t-il notre humeur, mais c’est aussi lui qui signe notre chèque de paie, évalue notre performance et infléchit la progression de notre carrière, souligne l’auteur Bob Rosner. «Un dirigeant d’entreprise me disait que selon un sondage interne, 56 % de ses employés iraient d’abord voir leur patron immédiat pour discuter d’un problème de travail. Mais ce qui est renversant, c’est qu’un employé sur quatre irait aussi voir son patron... pour aborder un problème personnel! Les patrons n’ont pas idée de l’importance qu’ils ont auprès de leurs employés.»

«Qu’il le veuille ou non, le patron joue un grand rôle dans notre faculté d’être heureux au travail», constate Jean-Pierre Lanthier, psychologue du travail et des organisations et associé au Groupe Conseil CFC, une firme montréalaise spécialisée en management et en ressources humaines. «Il peut faire de la vie d’un employé un enfer ou un paradis! C’est un pouvoir qu’il ignore souvent.»


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