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Il y a longtemps que John Ralston Saul conteste la suprématie qu’exerce la raison sur les autres qualités humaines, comme l’intuition, l’éthique ou la mémoire. Mais le philosophe, romancier et essayiste en a maintenant marre.

Selon lui, la raison et sa trop grande présence dans toutes nos réflexions ont récemment donné lieu à quelques spectaculaires dérapages : crise de la vache folle, effondrement des stocks de poissons, grands scandales financiers, guerre en Irak...
Entre autres conséquences, cette suprématie de la raison a fait du marché du travail un espace antidémocratique, despotique, sclérosé et franchement médiocre. Dans son dernier essai, intitulé Vers l’équilibre, le philosophe replace donc la raison sur un pied d’égalité avec cinq autres qualités universelles que possèdent tous les individus : le sens commun, l’éthique, l’imagination, l’intuition et la mémoire.
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Il juge essentielle l’utilisation équilibrée de ces six qualités pour qu’un individu puisse vivre de façon responsable, humaniste et démocratique, au travail et à la maison comme dans la société.
Nous l’avons rencontré lors de son passage à Montréal, au printemps dernier, à l’occasion du lancement de la traduction française de son essai.
Votre essai aborde à la fois les thèmes du travail et de la vie citoyenne. Croyez-vous que nos rôles de travailleur et de citoyen soient indissociables?
Au contraire, il faudrait plutôt séparer le travailleur du citoyen! Car malheureusement, aujourd’hui, vous n’êtes plus d’abord reconnu comme un citoyen, mais comme un travailleur : vous n’êtes plus un individu, vous êtes un journaliste, un avocat, un ingénieur, etc. Nous sommes devenus ce que nous faisons. C’est le règne du corporatisme. Or, nous ne sommes pas des travailleurs, nous sommes des individus qui travaillent. Nous avons tous, du plus simple employé jusqu’au grand patron, d’abord des obligations éthiques à l’égard de la société et des obligations de citoyens. Ce règne du corporatisme, où seul l’intérêt personnel prime, nie que nous vivons en société.
Parlez-nous des six qualités universelles que vous décrivez dans votre essai (voir l’encadré). Comment votre théorie de l’équilibre entre ces qualités peut-elle être applicable à la vie quotidienne des individus, dans le cadre de leur travail?
Le problème, que nous travaillions dans une école, une usine ou un magazine, c’est que dans tous les débats qui nous sont présentés, on ne nous offre que deux choix : la vérité ou le mensonge.
En réalité, rien n’est tout à fait noir, ni tout à fait blanc. Par exemple, quand on nous dit «la seule manière de sauver cette compagnie, c’est de mettre 3 000 personnes à la porte», c’est une façon simpliste et manichéenne d’aborder la situation. L’usage équilibré des six qualités universelles nous donne la possibilité de répondre : «Il y a d’autres choix, explorons-les.» Si nous usions un peu plus de notre sens commun, nous ne nous laisserions pas berner, entre autres, par le discours selon lequel le «marché» est imposé par des forces économiques dites naturelles, et que le démantèlement de nos structures sociales (comme le système de santé gratuit et universel) est incontournable.
C’est très romantique de croire que la raison peut être partout à la fois. Mais il faut être plus modeste : parfois, la meilleure solution à un problème peut être intuitive, éthique ou tenir du sens commun. Ainsi, quand on a commencé à nourrir les bœufs avec de la farine animale, aucune preuve scientifique ne laissait croire que cela pouvait poser problème. La raison a mené les fonctionnaires et scientifiques du monde entier à laisser faire cette pratique. Aujourd’hui, nous sommes pris avec la maladie de la vache folle. Or, si ces gens avaient usé d’un peu plus d’intuition, ils auraient compris qu’on ne peut nourrir des vaches avec de la viande de moutons malades, sans conséquence! La prudence aurait été de mise.
Selon vous, les contrats de travail empêchent les travailleurs de jouer leur rôle de citoyen. Comment?
Le contrat d’emploi a été mis en place pour de bonnes raisons. Il permet à l’employeur et à l’employé de se protéger l’un et l’autre, de créer un équilibre entre leurs intérêts respectifs. Mais très rapidement, les employeurs ont commencé à mettre des éléments dans le contrat d’emploi pour prendre de plus en plus le contrôle de votre expertise et de vos opinions dans votre domaine. Ils deviennent propriétaires de votre intelligence. C’est très grave. On doit mettre fin à de telles pratiques féodales au nom de la démocratie.
Je pense, par exemple, aux clauses de confidentialité. Elles vous empêchent d’user de votre sens de l’éthique. Par exemple, vous vous questionnez : «Dois-je révéler une information cruciale d’intérêt public?» Votre éthique vous demande de la divulguer, mais votre contrat vous l’interdit sous peine de poursuite ou de congédiement. Si vous le faites, vous devenez un héros, mais l’éthique, ça n’a rien à voir avec l’héroïsme. Ce n’est pas un ensemble de règles non plus, c’est une valeur qui doit s’appliquer tout le temps, de la manière la plus banale. Faire preuve d’éthique, c’est tout simplement privilégier l’intérêt public plutôt que son intérêt personnel.