Changer. En politique comme au boulot, c’est le mot d’ordre. Pour survivre ou s’enrichir, les entreprises en font un impératif. Les travailleurs aussi. Comme si ailleurs et autrement, c’était forcément mieux. Erreur! Car on peut aussi changer pour pire. Mais peut-on résister à l’appel du changement, ce tyran?

De nos jours, la meilleure façon de se tailler une réputation de travailleur rétrograde auprès de ses collègues est d’oser remettre en question la pertinence d’un changement dans son entreprise. C’est que pour remporter la course à la performance, les patrons glorifient les chambardements à répétition.
Des preuves? La déclaration «Nous adhérons au changement et suscitons les occasions» figure en tête de liste du credo de l’entreprise Telus. Idem chez Garda, qui prône le «mouvement» parmi ses valeurs d’entreprise – si bien que la capacité de vivre dans un environnement changeant est le critère d’embauche numéro un du personnel cadre. La Fédération des caisses Desjardins recherche aussi cette qualité lorsqu’elle recrute des employés.
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«De nos jours, le changement n’est pas une obsession en entreprise, c’est une possession, comme on est possédé du démon!», illustre Pierre Lainey, spécialiste du changement organisationnel et chargé de formation en management à HEC Montréal.
Nouvelle direction, nouvelle structure, nouveau produit, nouvelle stratégie… Cette course folle, instaurée dans les entreprises il y a 20 ans pour accroître la rentabilité à court terme, est aujourd’hui le pain quotidien des travailleurs, soutient Frédéric Lesemann, sociologue, professeur à l’INRS et directeur du Groupe de recherche sur les transformations du travail, des âges et des politiques sociales du travail. «Devoir changer est maintenant une norme, surtout dans les entreprises privées qui sont directement soumises aux lois du marché, mais aussi de plus en plus dans les organismes publics, qui tendent à ajuster leur fonctionnement sur celui des entreprises privées.»
«En ce moment, les dirigeants n’ont pas le choix d’adopter le changement comme valeur principale à cause de la compétition féroce qui s’exerce à l’échelle mondiale, ajoute Pierre Lainey. Ils doivent pouvoir s’adapter très vite. Le hic, c’est qu’il règne un tel climat d’urgence dans les entreprises que certains dirigeants sont aveuglés. Souvent, les changements qui concernent les stratégies ou les produits sont instaurés n’importe comment, sans réflexion. Parfois, il n’y a même pas lieu de changer! Et ça conduit à des dérapages.»
Ces revirements constants ont lieu en partie parce que les gens associent «changement» à «monde meilleur», explique Vincent Rousseau, professeur adjoint à l’École de relations industrielles de l’Université de Montréal et docteur en psychologie industrielle et organisationnelle. «Dans l’esprit des gestionnaires, le changement mène forcément à plus de rentabilité. C’est pourquoi ils vont d’acquisitions en restructurations. Or, bien souvent, la démonstration est à faire que le changement d’un modèle donné est vraiment profitable.»
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La tête dure
Par définition, les êtres humains détestent modifier leur routine. Même quand leur vie en dépend! C’est que pour changer, le cerveau doit déployer tout un arsenal de guerre. Pas étonnant qu’on préfère se la jouer mollo.
Vous venez de subir un pontage coronarien. Votre médecin vous prévient : si vous ne coupez pas le fast food et la nicotine, bonjour le cimetière. Voilà qui devrait vous motiver à modérer vos transports. Eh bien, non. Selon le Dr Edward Miller, doyen et p.-d. g. de l’hôpital américain de l’Université Johns Hopkins, à Baltimore, seul un patient sur dix modifie son style de vie après une grave chirurgie cardiaque (Fast Company, mai 2005).
C’est dire à quel point les humains résistent au changement. Mais pas forcément par caprice, précise François Richer, professeur de neuropsychologie à l’Université du Québec à Montréal. Nos habitudes ont leur raison d’être. «Le cerveau les utilise pour peaufiner son fonctionnement, en faisant des associations entre l’environnement, les actions et leurs conséquences. Ainsi, il peut prédire inconsciemment les événements possibles dans une situation donnée.» D’où le sentiment de confort que nous procure le fait d’exercer le même métier depuis longtemps.
«Cette prévisibilité réduit le stress, augmente l’efficacité et permet d’accorder son attention aux problèmes plus complexes», affirme le spécialiste. L’autre côté de la médaille : les habitudes font en sorte qu’on a tendance à reproduire des solutions connues et à réduire nos efforts. Un gros «moins» pour l’innovation. Le truc pour faire disparaître le mauvais pli : un changement temporaire d’environnement, tel qu’une retraite ou un voyage. «Du coup, nos perspectives et notre angle d’approche par rapport aux problèmes courants sont modifiés», affirme François Richer.
Par ailleurs, même s’il résiste à sortir de sa zone de confort, le cerveau est doté d’une capacité d’adaptation sans égale sur la planète. Ainsi, devant un changement majeur (on ne parle pas ici d’étrenner sa perceuse neuve, mais d’occuper de nouvelles fonctions au travail, par exemple), un système d’alerte est mis en branle. «Nos sens sont plus aiguisés, on analyse plus rapidement, on retient mieux ce qu’on apprend et nos idées sont plus nombreuses et pertinentes», soutient le neuropsychologue. De plus, comme les «hormones du stress» sont activées, la force et l’endurance sont décuplées et on ressent moins la fatigue.
Évidemment, toute cette agitation a un prix, surtout si la situation de stress dure longtemps : insomnie, mauvaise digestion, troubles de concentration, vieillissement accéléré de nos cellules, anxiété, irritabilité… «La réaction d’adaptation a des avantages à brève échéance, mais à long terme, elle est néfaste pour l’activité mentale et les systèmes immunitaires et cardiovasculaires.»
Le degré de perturbation entraîné par les changements varie beaucoup d’un individu à l’autre. Certains acceptent mieux les enjeux et les prémisses qui y sont rattachés, comme la perte de certains privilèges ou une compétition accrue. «Mais chose certaine, ajoute le spécialiste, plus l’adaptation est graduelle et que l’individu sent qu’il a le contrôle, moins il y a d’effets néfastes.» (M.-H. P.)