
C’était tout le contraire il y a 30 ans, remarque Raymond Vaillancourt, consultant en gestion du changement, chargé de cours à l’École nationale d’administration publique et auteur de l’ouvrage Le temps de l’incertitude, du changement personnel au changement organisationnel. «À l’époque, une personne mobile était qualifiée d’instable. On entrait dans une entreprise après ses études et on y restait jusqu’à sa retraite. Il y avait alors un engagement mutuel durable entre employeur et employé. Désormais, les employeurs n’accordent souvent que des contrats déterminés et les employés ne se gênent plus pour aller voir ailleurs quand ça ne fait pas leur affaire.»
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Ainsi, selon Statistique Canada, 15,1 % des travailleurs quittent maintenant leur travail pour cause d’insatisfaction, alors qu’il y a 30 ans, ils étaient 9,1 % à claquer la porte pour pareille raison. Autre donnée éloquente : entre 1976 et 1995, le pourcentage de travailleurs occupés à chercher un autre emploi alors qu’ils en avaient déjà un a plus que doublé.
«En 1976, environ 3 % des travailleurs âgés entre 20 et 30 ans reluquaient un nouveau job. Ils sont maintenant 10 %, précise Vincent Rousseau. C’est énorme! Les gens de cette génération sont en quête perpétuelle de l’environnement parfait, où ils pourront faire un travail stimulant tout en réservant du temps à leur vie privée. Comme il est très difficile d’atteindre cet équilibre dans le contexte actuel de performance, ils changent constamment de boulot.»
Une réalité que Zoé connaît bien. À 30 ans, cette diplômée en marketing et en publicité a revêtu tous les habits dans toutes sortes d’entreprises. Chef de produit dans une banque depuis quelques mois seulement, elle songe déjà à partir. «Je n’arrive pas à trouver un emploi qui me fasse vraiment triper. Il y a toujours quelque chose qui cloche, ce n’est jamais assez diversifié. Pourtant, je rêve de rester longtemps en poste et de dire que j’ai encore la flamme!»
Érick Beaulieu, conseiller d’orientation à Montréal, rencontre des gens comme Zoé chaque semaine en pratique privée. «La génération montante appuie très vite sur la détente. Ils décrochent dès qu’ils se butent à une difficulté. Ils atterrissent dans mon bureau en disant : “Je me suis trompé de domaine, je veux me réorienter!” Ils ne savent pas transiger avec l’adversité.
«J’ai vu des gens se réorienter deux ou trois fois sans jamais trouver le bonheur, parce qu’en réalité, le malaise ne se situait pas dans la tâche, mais au fond d’eux-mêmes, poursuit-il. Beaucoup ont des conflits interpersonnels avec leur patron, par exemple, et n’acceptent pas leur part de responsabilité dans le problème. Ils préfèrent changer de milieu que de se regarder en face.»
Figures imposées
Au cours de leur vie, plusieurs personnes se voient forcées de changer d’emploi à la suite d’un accident, d’une maladie, d’une mise à pied ou tout simplement parce qu’elles vieillissent. Un changement imposé peut-il être bénéfique?
Il y a deux ans, Maryse Brault perdait son emploi d’adjointe dans un bureau d’avocats, trois mois seulement après son embauche. Soudainement, on n’avait plus besoin d’elle. Et pourtant… «C’est eux qui étaient venus me chercher, alors que j’occupais un poste de secrétaire de direction ailleurs depuis quatre ans!», s’indigne-t-elle encore.
Impuissante devant cette mise à pied, cette titulaire d’un certificat en administration s’est mise en mode recherche d’emploi, mais en vain. À 49 ans, son âge a semblé jouer contre elle. Elle dut se rendre à l’évidence : une réorientation était inévitable. Elle est alors tombée sur une offre d’emploi pour conseillers en vente dans le domaine des systèmes d’alarme. Déclic! Dans le passé, elle avait eu une expérience agréable dans la vente d’assurance-vie. Elle a décroché le poste et battu des records de vente dès la première semaine! Aujourd’hui, elle considère que ce changement imposé a été bienfaisant. «J’ai trouvé autre chose et je m’y suis adaptée. Rien n’arrive pour rien dans la vie.»
Claude Paquet, vice-président et psychologue industriel chez Dolmen Capital humain, se rend parfois dans les grandes entreprises en restructuration pour soutenir les travailleurs qui doivent se réorienter. Il entame avec eux des démarches de transition de carrière, un processus qui s’échelonne en moyenne de trois à cinq mois. «Il y a toujours un état de choc initial. Mais c’est toujours étonnant de constater que les gens sont souvent soulagés de ne plus avoir à attendre la mauvaise nouvelle», remarque-t-il. En effet, un stress peut s’installer quand un travailleur voit ses collègues forcés de partir et qu’il se demande quand son tour viendra.
Dans la majorité des changements de carrière imposés, «il peut y avoir une période où on n’accepte pas ce qui nous arrive. Mais un matin, on se réveille et on sait qu’il faut passer à une autre étape», observe Claude Paquet. Chose certaine, une personne se sent généralement prête à aller de l’avant lorsqu’elle a réglé les questions de l’annonce de la nouvelle à ses proches et de l’insécurité financière, comme le sort de son fonds de pension.
Retour à la case départ?
Lorsqu’il a su en 1998 que son poste de directeur du service photo dans un magasin était coupé, Michel, qui préfère garder l’anonymat, n’a pas été surpris. Lui qui y travaillait depuis six ans constatait que les patrons remplaçaient peu à peu les employés par des jeunes, moins bien rémunérés que les travailleurs d’expérience.
Ça tombait bien. Ce bachelier en photographie se sentait prêt à effectuer un changement de cap et à suivre une formation… en plomberie! «J’ai toujours été habile de mes mains, explique-t-il. Je savais que ce marché était prometteur. Et en plus, c’était syndiqué. L’idée me plaisait d’avoir un salaire fixe et de ne pas avoir à me mettre à genoux pour une augmentation de 25 cents de l’heure! J’ai donc fait mon deuil rapidement.»
Pour se recaser promptement dans un nouveau domaine, rien ne vaut une bonne attitude, croit Gaétane Riendeau, conseillère d’orientation à Laval, qui reçoit en majorité une clientèle en réadaptation à la suite d’un accident de travail ou de la route. «Les personnes qui réussissent à identifier une autre occupation dans laquelle elles pourraient se sentir bien sont généralement plus ouvertes et positives», remarque-t-elle.
Chose certaine, avant de penser à se réorienter, les personnes blessées doivent terminer en grande partie leurs traitements médicaux. «Certains travailleurs ne font jamais définitivement le deuil de ce qu’ils ont réalisé. Ils seront alors obligés de vivre avec un choix imposé. D’autres ne font pas tout à fait leur deuil mais restent ouverts. Ils réutilisent leur expérience et la transposent dans autre chose.» Comme quoi un nouveau départ est toujours possible. (S.-E. D.)